
Le pitch du dernier opus de la philosophe Nadia Geerts, L’Affaire du Tweet — Gaza ou la défaite de la Raison, peut paraître anecdotique : il part des conséquences ahurissantes d’un simple tweet. Mais il ne tire ce fil que pour mieux traiter la dérive d’un pan majeur du monde journalistique et politique en Belgique francophone. Et comme pour démontrer que la leçon vaut autant pour la France, un certain Jean-Luc, de LFI, s’en est mêlé !
L’affaire commence le 15 juin 2025 par un débat sur la chaîne belge d’infos LN24. Plusieurs intervenants, donc la modératrice, évoquent un « génocide » à Gaza provoqué, selon eux, par une famine qui serait sciemment organisée par Israël. L’un des chroniqueurs, Alain Kupchik, directeur de l’IMAJ (Institut de la Mémoire audiovisuelle juive), sort alors de ses gonds. Il tonne qu’on ne peut pas parler de « famine » et affirme : « Il y a des stories sur TikTok de Gazaouis qui mangent des crêpes au Nutella ! » Dans son énervement, il mélange un peu tout. Certes, il y a de l’info et de l’intox. Mais que dire de journalistes qui affirment tranquillement qu’il y aurait un « génocide à Gaza » ?
Un air de télé soviétique
Dès le lendemain, la star de LN24 Jim Nejman (aujourd’hui sur RTL Belgique) vire le chroniqueur rebelle à l’antenne pour ses propos « scandaleux, choquants et factuellement faux ». Sur un ton sentencieux digne de la télévision polonaise époque Jaruzelski. Simultanément, les réseaux sociaux produisent leurs habituelles vagues nauséabondes. « C un monstre », « raciste génocidaire », « ta mère suce des bites en enfer », « raclure de bidet ».
L’antisémitisme le plus décomplexé prend bien vite le relais sans déranger personne : « pourriture juive sioniste génocidaire » ; « les Israélites sont des menteurs pathologiques » ou encore : « Voilà le résultat quand on engage des Juifs ».
Alain Kupchik a aussi des défenseurs. Pour contredire l’accusation de fake news, quelques internautes publient des images de restaurants de Gaza où l’on mange effectivement des crêpes au Nutella ou d’autres délices promus par les tenanciers des restaurants. Toutes ces images sont bien connues de ceux qui suivent le compte @imshin sur X, qui montre quotidiennement l’envers du décor de la vie à Gaza sur base des comptes Instagram des Gazaouis eux-mêmes.
Alain Kupchik est aussi attaqué pour avoir contredit l’affirmation qu’Israël bloquait toute arrivée de nourriture — ce qui a été vrai de mars à mai — en affirmant qu’Israël avait distribué 20 millions de repas. En défense, des internautes repostent sur X un tweet de l’organisation humanitaire américano-israélienne GHF qui affirme avoir distribué 48 millions de repas.
Mais pour le monde médiatique et politique belge, l’affaire est entendue. Le Hamas et les ONG ont le monopole de la vérité. Rien de ce qu’affirme Israël n’est crédible. Et donc, rien de ce que dit Alain Kupchik ne peut être vrai. C’est un salaud, point. Et bientôt, l’affaire percole en France sur le compte de Jean-Luc Mélenchon en personne.
Précisons qu’Alain Kupchik n’a pas affirmé que les « seuls morts à Gaza » étaient tués par le Hamas, il répondait en fait à un intervenant qui affirmait qu’Israël tuait les Palestiniens qui tentaient de se ravitailler.
La meute affamée
Nadia Geerts intervient alors timidement dans le débat avec un tweet très mesuré :
« Je dis ça avec toutes les précautions nécessaires, mais si on cherche un restaurant à Gaza sur Google, on en trouve plusieurs qui ont l’air d’être ouverts. »
Elle se prend à son tour une meute féroce. « Grosse merde », « déchet humain », « propos négationniste », « complice de génocide ». Et un tollé politicomédiatique, parce qu’elle se trouve être vice-présidente du Conseil d’Administration de la chaîne publique RTBF. Et à ce titre, en Belgique, on ne pourrait donc pas, même avec des réserves d’usage, indiquer qu’on trouve à Gaza des restaurants ouverts et fonctionnels !
Devant la bronca, elle efface le tweet, qu’elle estimera plus tard « imbécile », au sens philosophique du terme. Un sens qui dépasse apparemment de beaucoup les capacités intellectuelles de ses opposants, qui se contentent de considérer qu’elle est en aveu et réalimentent le tollé. Pour eux, son péché n’est pas d’avoir éventuellement mal formulé un tweet, mais bien d’avoir présenté un début d’argumentaire qui s’oppose au discours désormais imposé : « Il y a un génocide à Gaza. Israël y a sciemment provoqué la pire famine du XXIe siècle. Si pas de tous les temps ! »
Et la philosophe se retrouve en terrain tristement connu. En 2020, elle a déjà dû renoncer à sa carrière d’enseignante après une vague de calomnies et de menaces que lui a values un hommage à Samuel Paty. Six ans plus tard, outre un nouveau tsunami sur les réseaux, dix mille insurgés signent une pétition qui exige — en vain toutefois — qu’elle soit exclue du Conseil d’Administration de la RTBF, pour avoir prétendument banalisé « l’une des plus graves crises humanitaires de ce siècle ».
Un procès malhonnête, parce que depuis le tout début de l’histoire, rien n’indique qu’Alain Kupchik ou Nadia Geerts aient évoqué l’existence de restaurants à Gaza dans le but de nier les souffrances des Palestiniens. Mais bien pour répondre à l’accusation de génocide par la famine, devenue une vérité journalistique et politique en Belgique. Une déraison qu’elle décrit avec bien des nuances dans L’Affaire du Tweet, tout en nous ouvrant à ses doutes et à son intime et authentique désarroi.
À famine, famine et demi
Déraison, dis-je de concert avec Nadia, car la suite lui donne raison ! Le 1er août 2025, l’équipe de vérification d’infos de France24 confirme l’existence de restaurants à Gaza. Le 7 août, c’est un article du Morgen, quotidien flamand de gauche, qui l’établit à son tour. Tout cela ne contredit pas du tout l’existence d’une famine, mais bien son ampleur, ses causes et ses conséquences.
Un mois plus tard, en septembre 2025, l’Autorité palestinienne indique que 361 Gazaouis seraient morts de malnutrition en deux ans de conflit. Un chiffre qu’aucune personne douée de raison ne prendrait comme preuve d’un « génocide ». À titre de comparaison, selon Oxfam, en 2024, de 7.000 à 21.000 personnes mouraient de la faim chaque jour dans des zones de conflit. Soit au moins 5 millions en deux ans. Ou encore, entre 14.000 et 42.000 fois plus qu’à Gaza sur la même période !
Notons que dans cet article du 16 octobre 2024, Oxfam prétendait que 500.000 personnes « meurent de faim à Gaza ». Des décès dont on ne trouve aucune trace deux ans plus tard ! L’on peut donc établir rétrospectivement que l’ONG a très lourdement exagéré la situation à Gaza. Et elle n’est pas la seule.
Nadia Geerts a peut-être même publié son livre trop tôt. Un article récent de Free Press, un site d’info jugé pro-israélien et fondé par Bari Weiss (ex New York Times), un rapport de l’UNICEF invalide l’existence d’une famine au sens imposé par les palestinistes. Il indique pour Gaza un taux de retard de croissance chez les moins de cinq ans inférieur à la moyenne africaine ! Ce qui ne correspond évidemment pas aux conséquences attendues d’une famine de type génocidaire.
Mais revenons aux articles sur les restaurants à Gaza. Si la presse néerlandophone en a bien fait état, la presse francophone s’est totalement abstenue d’en parler, comme pour mieux condamner celle par qui l’information était arrivée.
Le problème n’est donc même plus que la plupart des rédactions aient un biais anti-israélien. Mais bien qu’aucune autre version, conclusion, ni même présentation factuelle ne soit tolérée. Et ce, dans un pays où diaboliser Israël est devenu un sport de combat. Ainsi, pour « fêter » le premier anniversaire du pogrom du 7 octobre 2023, un imam a appelé une foule dense à « brûler les Juifs » lors d’une grande manifestation antisioniste en plein centre de Bruxelles. L’appel n’eut pas de répercussion politique, médiatique, ni judiciaire.
La raison pour boussole
Le nouvel opus de Nadia Geerts part de son expérience personnelle pour décortiquer cette noyade de la raison. En commençant par les mécanismes d’exclusion auxquels sont aujourd’hui confrontés les intellectuels qui sortent des lignes imposées : des condamnations sommaires. Juste après les faits, Le Soir jugeait ses propos « écœurants » et l’accusait de « déshumaniser » les Gazaouis. Deux mois plus tard, le grand quotidien wallon L’Avenir l’accusait encore de « dérapages négationnistes ».
En fait, tout se passe comme si la corporation avait réussi à imposer aux médias la croyance en un génocide par des Juifs. Ainsi, le journaliste belge qui préside à la destinée du principal syndicat européen des journalistes (EFJ — Fédération européenne des Journalistes), Ricardo Gutiérrez, est l’un des signataires — avec plusieurs éminences du métier — d’une lettre ouverte exigeant la démission de Nadia Geerts, publiée dans Le Soir. Une réaction attendue. Car si le pouvoir de M. Gutiérrez est symbolique au niveau européen, il garde une influence majeure sur le journalisme local.

Et il n’hésite pas à intervenir quand un journaliste sort des lignes imposées. Exemple : dans une matinale de la Première (RTBF), l’ancre de l’émission, François Heureux, a eu l’audace de faire remarquer à l’ex-ministre socialiste Ludivine Dedonder que le « génocide » qu’elle évoquait à Gaza n’était pas « assez documenté » pour être journalistique. Il a immédiatement été rappelé à la doxa par le maître de l’EFJ sur Facebook. Et dès le lendemain, il est revenu sur ses propos en reconnaissant que le génocide aurait en effet été « documenté », notamment « par l’ONU » !
Rappelons que la présidente de la CIJ au moment de l’arrêt de la cour a expliqué à la BBC que la décision évoquée par Ricardo Gutiérrez ne constituait pas la reconnaissance d’un génocide, ni même du risque de génocide, mais seulement de la plausibilité du droit des Palestiniens d’être protégé contre un tel acte !
Bref, un ministère de la Vérité aurait été à peine plus efficace.
Ce qui nous amène au fait que le problème ne se limite pas au monde du journalisme. Ce dogme du génocide s’étend désormais à la majorité des partis belges, y compris au gouvernement. À force, peut-être, d’entendre les communistes, les socialistes et les écologistes hurler au « génocide » impunément et sans la moindre résistance journalistique, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge de centre droit, le centriste Maxime Prévot, a lui-même affirmé publiquement qu’il y avait un « génocide » à Gaza !
Le mur palestiniste
Nadia Geerts a donc pratiquement tout l’establishment belge francophone contre elle ! Il n’y a pas si longtemps, cette philosophe enseignante était pourtant accueillie avec un respect mérité dans les rédactions. Et sans changer ses positions d’un iota, sans l’ombre d’une faute objective, elle est désormais accusée de « négationnisme » d’être « pro-génocide », voire associée à « l’extrême droite ». Dans la plupart des rédactions, c’est sa liberté de ton, pourtant très mesurée, qui effraie et scandalise, et non la violence de son exclusion pour trente mots.
Mais ce qui est frappant en Belgique, c’est l’absence de réaction. C’est ce qui a permis aux antisionistes de dresser un mur qui impose à la société une lecture unique du conflit au Proche-Orient, basée sur des vérités révélées, comme l’existence d’un génocide ou le caractère diabolique d’Israël. Un mur au pied duquel les Juifs, les Israéliens et l’opinion générale sont sommés de rejeter le sionisme, soit l’existence même d’un État hébreu, faute de quoi ils seraient complices d’un nouveau nazisme.
Et pour paraphraser Tocqueville, ce qui a rendu l’érection de ce mur possible, ce n’est pas tant la conviction antisioniste ou antisémite de quelques corrompus, que la lâcheté et la complaisance de ceux qui préfèrent observer de loin plutôt que s’impliquer au risque d’être à leur tour excommuniés.
Le retour de Martin Niemöller
Et ce risque est réel et croissant. En 2012, Caroline Fourest a été empêchée de débattre à l’ULB (Université Libre de Bruxelles), autrefois phare des libertés, par un groupe pro-Ramadan. À l’époque, la plupart des journalistes ont soutenu leur consœur. Huit ans plus tard, l’Union Syndicale étudiante et le cercle féministe de la même université ont tenté de bloquer un débat commémorant les cinq ans des attentats contre Charlie Hebdo. En 2024, alors qu’une aile de l’ULB était occupée par des soutiens du FPLP (reconnu terroriste par l’UE), une conférence d’Eli Barnavi, contestée par les mêmes cercles, dut se tenir sous forte présence policière. Deux ans plus tard, une autre, de Nora Bussigny, requérait le même traitement sécuritaire.
En septembre 2025, Raphaël Enthoven se voyait contraint d’annuler une conférence à la librairie Filigranes (Bruxelles). Et cette année, l’un des meilleurs spécialistes belges de l’antisémitisme, Joël Kotek, professeur émérite à l’ULB et cofondateur de l’Institut Jonathas, était évincé de la délégation belge de l’IHRA (Alliance internationale pour la Mémoire de l’Holocauste).
Il est temps de relire Martin Niemöller. Car le fait est que la fenêtre d’exclusion s’est étendue à des personnalités de moins en moins polémiques, de plus en plus prudentes.
Egodécentrisme
Comme bien d’autres victimes de cette chasse aux sorcières maccarthyste de gauche, abandonnée par les médias timorés, Nadia Geerts n’a d’autre choix que d’analyser elle-même un sujet dont elle semble être le centre. I know the feeling. Et voilà la philosophe contrainte de consacrer une dizaine de pages de son livre à rappeler qui elle est, quels sont ses principes, quels sont ses combats — universaliste, laïque, féministe… Comment mieux dire qu’en Belgique, les Insoumis locaux ont réussi à imposer leur novlangue, leurs concepts, leur doxa. Et même les libéraux philosionistes, au gouvernement à peu près partout, ne parviennent pas à corriger le tir !
Mais l’important est que Nadia Geerts en profite pour démontrer, au fond, que son tweet était bien moins offensif et scandaleux que les slogans « de la rivière à la mer » scandés quotidiennement à la Bourse, que les petits arrangements avec la vérité d’une grande partie de la presse belge, que les invraisemblables accusations de « génocide » lancées publiquement par la plupart des partis politiques.
En réalité, Nadia et son tweet ne sont pas plus le sujet de son livre que Jean Quatremer n’est le sujet des tweets où il révèle les attaques de certains confrères. Le véritable sujet, c’est la mainmise idéologique d’une gauche radicale et extrémiste sur le journalisme, sur l’opinion, sur la politique. Une idéologie mâtinée d’antisémitisme : ce n’est pas pour rien que le système d’excommunication a redoublé de violence dès le 7 octobre 2023. Une systématique s’est installée, et les médias ont rapidement ignoré, voire rejeté les universalistes qui ont osé rendre compte de l’antisionisme qui ravageait les campus et de ses embranchements antisémites évidents.
Aujourd’hui, soutenus par des mouvements politiques trop peu critiqués sinon trop populaires dans certaines rédactions (le PTB, Ecolo, le PS belge ou LFI en France), ces inquisiteurs n’ont plus le moindre complexe. En France comme en Belgique, on ne compte plus les pressions et menaces pour faire annuler des débats ou des présences (Raphaël Enthoven, Johan Sfar, Barbara Butch), les agressions quotidiennes sur les réseaux et autres appels au boycott (Sophia Aram, Nora Bussigny) ou au licenciement (Jean Quatremer, Nadia Geerts).
Si les journalistes, les chroniqueurs, les auteurs ne sont plus libres d’exprimer des réserves de cet ordre, si ces idées valent exclusion d’office, on n’est évidemment plus dans une démocratie au sens de la Charte des Droits fondamentaux de l’Union européenne, on est mutatis mutandis dans un remake de la tragique Révolution culturelle maoïste où les Juifs, cette minorité parmi les minorités, se voient affublés du label « nazi » s’ils ne rejettent pas explicitement « le sionisme ».
On espérerait que les journalistes, cet ultime pouvoir contre les pouvoirs, se réveillent un jour. Hélas — et c’est le plus inquiétant, peut-être —, les rares que je vois résister activement ont tous passé la soixantaine. Ok boomer !
Heureusement, en attendant, pour seulement 12 euros, vous pouvez lire L’Affaire du Tweet de Nadia Geerts, un appel à la réflexion qui explique précisément pourquoi il n’y a pas génocide à Gaza. 125 pages de raison. Aux éditions H&O.
Tant que vous êtes là…
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Une réponse
Vivement votre avis sur le documentaire Naza