
Les Juifs et l’argent, une vieille rengaine qui a fait les beaux jours des antisémites de tout poil, de tous temps. Alors, chez ces gens-là, quand on trouve un Juif qui a de l’argent, on le dit, monsieur ! On le dit ! Ces gens-là ? Des fascistes, donc ? Des nazis ? Que nenni ! En Belgique, on fait ça sans complexe à gauche aussi. À gauche surtout. Sans que son parti ne moufte. Et sans que ça ne fasse bouger la moindre coucougnette dans les rédactions.
En mars de cette année, le socialiste et ex-communiste (PTB) Karl Boulanger, ancien candidat aux élections et ex-administrateur d’une société publique de logements sociaux, nous expliquait que « l’association entre juif et argent est factuellement historique. Un des rares moments d’honnêteté intellectuelle de Marx. »

Les Juifs et le pognon
C’est donc en toute cohérence que, ce 31 mai 2026, le même Boulanger répond à un tweet de Sabrina Bellens (fière épouse de Denis Ducarme, ex-ministre et député MR — droite libérale) qui se félicite du discours d’Arthur en défense de Johan Sfar dans C à Vous. Karl accuse alors Arthur d’avoir fui la France pour échapper au fisc, concluant avec une limpidité qui lui vaudra la suspension de son tweet pour infraction au droit belge : « décidément, les juifs et le pognon, ça changera jamais ». Accessoirement, il donne ainsi raison à la fois à Johan et à Arthur.

Ensuite, face au tollé naissant, il se défend. L’antisémitisme, selon lui, ce n’est que quand on évoque les diamants. L’argent, voyez-vous, c’est pas pareil ! Et puis, des « Juifs blindés », il y en a plein. « La liste est longue », conclut-il. Assurément, il ne parle pas de celle de Schindler.

Et comme si ça ne suffisait pas, il fait ce que feraient bien des antisémites (mais attention hein, Boulanger ne mange pas de ce pain-là ! ) : il nous sort le patronyme d’Arthur et précise que c’est un juif sépharade originaire du Maroc, bismillah ! Mais attention, ce n’est pas lui, c’est ChatGPT ! L’antisémitisme a de tout temps été en quête de légitimité. Et de tout temps, c’est au moment où il entend présenter des « preuves » qu’il s’enfonce le mieux.

Un certain mot qui commence par J
Puis vient le moment de la victimisation. Ah zut, il a dit « juif » ! Du coup, on lui court sur le haricot, nom d’un petit bonhomme ! Mais enfin, pourquoi ? Ah, il sait ! C’est cette satanée susceptibilité, bien évidemment ! Il ne dira donc plus « juif », il dira « schtroumpf » pour ne pas écrire « un certain mot qui commence par J ». Ce qui donnera : « Décidément, les schtroumpf et le pognon, ça changera jamais », suivi d’un smiley satisfait de sa magnifique trouvaille !
Ce qui nous rappelle une vieille règle non-dite : quand l’antisémite est pris la main dans le sac, ce n’est pas lui qui est antisémite, c’est sa victime qui est trop susceptible !

Vient l’étape la plus confuse. Celle où, en même temps, on dit qu’Israël et les Juifs, ce sont deux choses totalement différentes, mais aussi que ce n’est qu’une seule et même bande… Ce moment arrive lorsque j’interpelle le Parti Socialiste (belge) sur les dérives de son candidat aux élections municipales. Ce dernier me reproche alors mon « sionisme » alors que je ne parlais que de son antisémitisme, et nous mélange ça avec « la moindre critique ou pire encore le moindre simple constat sur la communauté juive est directement assimilé à de l’antisémitisme ». Et oui, associer les Juifs au pognon, c’est un « constat ». Joli gloubiboulga. Joli, parce que révélateur.

Du droit des vieilles juives à marcher dans la rue
Karl Boulanger fait d’ailleurs régulièrement de très intéressants « constats » sur les Juifs. Ainsi, en février 2026, il ironise sur une femme juive âgée insultée par l’équipe de tractage de Chikirou : « elle sait maintenant qu’être vieille et juive ça donne pas tous les droits ».
De quels droits parle-t-il ? Celui de se promener dans la rue ? Celui de sortir de chez elle ? Ou plus simplement, celui d’exister ? « Ceci n’est pas de l’antisémitisme », aurait écrit Magritte.

Deux mois plus tard, il qualifie de « gros queutard franco juif » un internaute certes crétin, qui célèbre la beauté des Iraniennes tout en prétendant qu’elle « écrase la laideur des femmes d’extrême gauche #Iran #Israel ». Vous l’aurez compris, pour Karl, Israël et juif, c’est chou vert et vert chou, mais en tout cas, ce n’est pas chou.

D’ailleurs, Israël est « l’Etat génocidaire juif » qu’il y a évidemment lieu de boycotter.


De fait, Israël est tellement « juif » que même ses missiles, qui tuent « sauvagement » l’ayatollah Ali Khamenei mais aussi sa femme, ses enfants et ses petits enfants sont, non pas israéliens, mais bien juifs.

Et bien sûr, quand une personne est accusée de viol, Karl l’examine jusqu’au prépuce. Oh ! Bien ! C’est un juif ! Mettons ça en évidence !

Riches, assassins, génocidaires, queutards, voilà l’image que le socialiste Karl Boulanger a des Juifs, et qu’il propage sans le moindre complexe. Heureusement, Karl a des amis, et même des amis juifs. Sur Twitter, il partage régulièrement le porte-parole officieux de la gauche intersectionnelle, Michel Henrion, ou encore le journaliste Daniel Schneidermann. Et bien sûr, il déteste Jean Quatremer pour son « immonde populisme ».

De l’amer au Jourdain
Et malgré tout ça, j’ai une forme bizarre de tendresse pour ce Karl Boulanger. Parce qu’il pratique l’antisémitisme — dont il se défend si mal — comme Monsieur Jourdain (quel nom bien choisi !) faisait de la prose : sans le savoir. Parce qu’il n’est qu’un épiphénomène d’une culture bien implantée. Parce qu’à la fois, il n’est personne et néanmoins, c’est un révélateur de ce qui se passe à gauche en Belgique aujourd’hui.
Karl est un petit politicien de province, d’occasion ou d’opérette, qui n’est jamais parvenu à se faire élire. En 2018, il est placé 7ème sur la liste du PTB (parti marxiste-léniniste belge) à Namur aux municipales. Il finit 17èmede son parti, avec 186 maigres voix et pas de mandat.
L’année suivante, le parti le gâte : il est deuxième de sa circonscription sur la liste du parlement régional wallon. On y découvre sa profession : « demandeur d’emploi ». Là aussi, il rate la marche, mais plus honorablement, puisqu’il atteint le 3ème score de son parti avec 1.437 voix.
Toutefois, les communistes sont sympas avec les perdants. Deux mois plus tard, le PTB lui réserve un siège d’administrateur au Foyer Jambois et Extensions , une société namuroise de logements sociaux. Ça ne durera qu’un an et quelques mois car, en janvier 2021, Karl Boulanger quitte le PTB pour le Parti socialiste. Las, celui-ci ne le gâtera pas. En 2024, il est présent sur la liste du grand parti historique de gauche, mais à la… 31ème place, ce qui le rend de facto inéligible. Il se ramasse un maigre 183 voix. Il serait tombé dans l’oubli politique s’il ne s’était pas mis à twitter.
Un révélateur de l’omerta belge
Karl n’est donc pas l’objectif. C’est un révélateur. D’abord, d’une omerta. Quand j’ai republié son tweet et interpelé le Parti Socialiste, personne n’a répondu. Un parti réellement engagé dans la lutte contre l’antisémitisme aurait réagi, par exemple, en déclarant qu’il ouvrait une enquête. Ou qu’il lui retirait sa carte de parti. Mais non, rien. Le Parti socialiste a assumé la place de Karl Boulanger aux élections il y a à peine deux ans. Ne doit-il pas aussi assumer les conséquences ? Et au minimum, se désolidariser ouvertement ?
Cette omerta ne se limite pas aux deux partis qu’il a représentés, elle est aussi médiatique. Quoi ? La question « qu’est-ce que l’antisémitisme ? » n’a plus d’intérêt pour les journalistes ? La délicate équation du lien entre Israël, judéïté ou encore pognon, et la façon dont des militants de gauche les associent gaillardement ne mérite pas qu’on s’y intéresse ? À nouveau, l’auteur de ces tweets a été administrateur d’une société de logements publics et candidat sur deux listes, y compris au Parlement… ce n’est pas non plus un quidam…
Enfin, Karl Boulanger est le révélateur d’une grande collusion, indéfectible, entre l’antisionisme et les tropes antisémites les plus basiques et récurrents depuis des siècles : les Juifs avides, les Juifs violeurs, les Juifs susceptibles, les Juifs assassins, les Juifs tueurs d’enfants. Et désormais, le condensé de tout ça : les Juifs génocidaires. Un condensé, ne l’oublions pas, qui aurait fait bouillir de joie les néonazis et les négationnistes du XXème siècle.
Mais ce pauvre hère formé par nos marxistes dévoyés est aussi le révélateur d’un mal plus profond. Je suis persuadé qu’aujourd’hui, le gros du PTB pense comme Karl Boulanger. Et qu’au Parti socialiste, on est bien plus motivé par la haine d’Israël et de ses habitants que par la lutte contre cette haine jumelle, féroce, brutale, que ses propres militants développent envers les Juifs d’Europe ou d’ailleurs. Une haine qui — pour reprendre une phrase assénée pourtant régulièrement par cette gauche égarée —, renvoie « aux pires heures de notre histoire ».
Curieusement, ce sont les mêmes socialistes et communistes qui se prétendent du « bon côté de l’histoire ».
Je ne pense pas qu’il y ait un bon côté de l’Histoire. Mais s’il y en avait un, j’ai une certitude absolue : ce ne serait pas celui-là !
Tant que vous êtes là…
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