
La semaine dernière, le professeur Damien Ernst de l’Université de Liège, spécialiste de l’énergie, a été violemment « entarté » par un groupe de « pacifistes », en plein cours. La droite (MR) et plusieurs centristes (Les Engagés) se sont immédiatement déclarés solidaires du prof. Mais la gauche ne lui a pas témoigné le moindre soutien. Elle a au contraire minimisé l’agression en la ramenant aux entartages du célèbre Gloupier, quand elle ne l’a pas carrément justifiée !
Exception remarquable, le politologue François Gemenne, qui est depuis accusé de frayer avec la « fachosphère ». Voilà où en est le débat politique et journalistique en Belgique : un champ de ruines !
Le jeu des sept différences
Ils ont choisi la tarte, donc, un mois après le décès du plus célèbre entarteur de la planète, Noël Godin, aka Le Gloupier. Il doit sa renommée à l’entartage récurrent de Bernard-Henri Lévy — qui aujourd’hui passerait pour du harcèlement. Et à une prouesse : l’encrémage de Bill Gates. Son premier « attentat pâtissier », comme il les décrivait, visait Marguerite Duras, en 1969. Noël, anarchiste et humoriste, mettait ainsi la pâte et la chantilly au service de la lutte contre les fats dans une démarche qu’il qualifiait de « pacifisme burlesque », assortissant ses attaques de cris ridicules, « gloup ! gloup ! gloup ! entartons ! entartons ! », et d’imprécations dadaïstes.
Et voilà déjà la première différence entre cette guérilla pâtissière anti-fats et l’agression antifa de Damien Ernst : Noël Godin compensait la violence de son geste par une théâtralité qui ramenait la pompeuse agression à son propre ridicule. Godin se fit d’ailleurs lui-même entarter à plusieurs reprises, notamment sur le plateau de Thierry Ardisson, en 1994.
A contrario, il n’y avait, dans l’entartage de Damien Ernst, aucune compensation humoristique, mais bien des cris revendicatifs, intimant au professeur l’ordre de cesser de travailler avec Thalès, partenaire de l’université.
Fats dominos
Ce qui nous amène à la deuxième différence fondamentale : l’entartage godinesque n’était pas sectaire. S’il s’en est volontiers pris à la droite sarkozyste (« entartons les sarkocouillons »), il a aussi entarté des curés, le public du Concours Reine Élisabeth ou encore le ministre socialiste (MDC) de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, pour une loi sur l’immigration. Celui-ci lui rappela que, même en y mettant des formes surréalistes, un entartage restait une agression, et obtint sa condamnation définitive à 2.500 € d’amende.
Au cours de sa carrière crémeutière, Godin a entarté aussi bien Jean-Luc Godard que Nicolas Sarkozy, Patrick Bruel que Maurice Béjart. Pascal Sevran que Marco Ferreri. Douste-Blazy qu’Hélène et les garçons. Il visait la fatuité qu’il voyait chez ses victimes, tout en paradant la sienne. En surjouant un personnage aussi infatué qu’insupportable, au vocable baroque et vaniteux, le Gloupier transplantait son univers fantaisiste et burlesque dans la réalité. Mais cet univers n’appartenait qu’à lui-même. C’est la troisième différence. Il y a de la poésie chez Noël Godin. Pas ici.
La part du lieu
La quatrième divergence, c’est que, contrairement à pratiquement toutes les attentartes de Godin, l’arrosage de Damien Ernst n’a pas été commis lors d’une de ses conférences, d’une apparition publique, télévisuelle ou à l’entrée d’un festival quelconque. Mais bien lors d’un de ses cours, dans l’intimité et la banalité de ses activités quotidiennes. Et à l’endroit où un enseignant devrait toujours se sentir en sécurité — n’avons-nous pas appris ça des derniers drames qui ont visé le corps enseignant ?
Mais la violence — même si impressionnante sur les images — ne constitue pas, seule, une différence. Certains entartages du Gloupier ont été tout aussi brutaux ! En revanche, l’agression et le communiqué de ses auteurs qui a suivi dégoulinent d’un sentiment que n’a jamais donné Noël Godin : la haine. Cette cinquième différence explique probablement que le professeur ait été aussi durement touché psychologiquement — il est en arrêt maladie depuis l’attentat.
Les entartages gloupiers avaient-ils le potentiel ou même la moindre volonté de provoquer la crainte de se rendre au travail ? La réponse est évidemment non. Même chez BHL.
Chantilly politique
La sixième différence, c’est la revendication. Ceux qui ont entarté Damien Ernst ont pris soin de diffuser leurs exigences, sur place d’abord, et ensuite via le collectif FLAM (Fronde liégeoise antimilitariste), qui avait déjà exposé son hostilité envers le professeur en mai de cette année. Il l’avait alors qualifié de « néofasciste » et d’« ordure ». Ce même collectif a cette fois publié le communiqué du groupuscule qui a revendiqué l’attentat, le VC(P)E-ULiège, dans lequel Damien Ernst est qualifié « d’ignoble crétin » et de « plus débile des ingénieurs ». Ce n’est pas de la gaudriole, c’est de l’insulte.
Les deux organisations n’exigent rien de moins que l’arrêt de la collaboration entre le fabricant d’armes Thalès et l’Université de Liège. Or, cette collaboration, soutenue au passage par le doyen et la rectrice de l’université, que le FLAM n’osera évidemment pas entarter, porte notamment sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la lutte contre les drones, particulièrement dans le cadre de la guerre hybride imposée par la Russie. À moins que toute la gauche ne soit devenue prorusse (mais alors, prévenez les électeurs…), son absence totale d’étonnement devant ces revendications laisse donc pantois.
Mais il faut avouer que tout ça est très bien organisé. En choisissant l’entartage, le groupuscule d’antifas liégeois offre à la gauche l’excuse du rire et de l’humour pour s’en prendre violemment à un adversaire politique. Derrière le prétendu hommage à Noël Godin se dissimule donc de la pure cancel culture. On espèrerait s’étonner du succès de la manipulation dans la gauche traditionnelle, mais même certains médias sont tombés dans le panneau, comme la RTBF, qui titre « Damien Ernst, entarté comme bien d’autres avant lui ». Ou comment minimiser l’attentat, dès le titre !
Cette agression crémeuse s’inscrit d’ailleurs dans un cycle de violences diverses à l’Université de Liège, toujours initiées par la gauche radicale, toujours envers la même tendance politique, le MR.
Tarte à la confusion
Le quiproquo entre entartage burlesque et agression politique est aussi alimenté par une apparente similarité dans la justification du geste. Mais l’entartage gloupier est toujours assorti d’un jugement unilatéral à l’emporte-pièce, ridicule par lui-même, les termes du procès étant réduits à quelques exclamations fantaisistes et couillonnes et à des onomatopées puériles.
C’est là qu’apparaît la septième différence. L’entartage de Damien Ernst cadre au contraire dans un procès continu qui dure depuis plusieurs années, mené par une cour révolutionnaire officieuse qui sévit sur les réseaux sociaux et déborde ensuite dans les médias.
Comme le relève François Gemenne dans le tweet ci-dessous, des influenceurs politiques ultrapartisans, comme Michel Henrion (28 k abonnés sur X et 56 k sur Facebook), fabriquent patiemment des coupables à coup de petites piques verbales récurrentes (comme le fait de qualifier Damien Ernst de toutologue alors qu’il s’exprime principalement sur les sujets qu’il maîtrise) ou de petits clips parfois très anciens, soigneusement découpés pour mettre en exergue une phrase ou un extrait d’émission qui révélerait l’appartenance de leurs victimes à la « fachosphère », ou autre.
Le reste — les nuances, le contexte, les suites et, bien sûr, toute défense du coupable désigné — est tout simplement ignoré. Au passage, si je cite Michel Henrion plutôt que d’autres, c’est parce qu’il a lui-même « liké » la vidéo de l’entartage publiée par la FLAM !
Entartons ! Entartons le juge grognon !
Les imprécations de ce groupe informel mais systémique sont ensuite reprises, souvent à l’identique, sur les réseaux puis dans les médias, par des figures du monde syndical, politique et journalistique. Ils constituent ainsi un tribunal organique, prompt à juger et à sanctionner pour une phrase maladroite, une idée qui ne lui sied pas ou simplement parce qu’on serait (selon ces juges) « de droite », ce qui est rapidement associé à l’étiquette « facho ».
Ce tribunal totalitaire (on pense comme lui ou on est écarté voire pourchassé) est né dans les parages de la gauche anticapitaliste décoloniale. Un microcosme, donc. Mais elle influence effectivement toute la gauche, comme le démontre son silence, et même son approbation ! J’en veux pour preuve ultime le soutien hallucinant apporté par l’ancien président de la Cour d’Assises Luc Hennart — candidat PS malheureux —, à l’agression de Damien Ernst. Selon le magistrat, Ernst aurait provoqué l’attentat pâtissier par son propre comportement ; un cas de jupe trop courte appliqué à la liberté d’opinion !
Au passage, Luc Hennart, lui-même infatué et autoritaire, aurait fait une magnifique cible pour le Gloupier. Mais que se serait-il passé si un groupe d’entarteurs de droite lui avait asséné une tarte à la chantilly en pleine audience de tribunal — son lieu de travail ? Que se passerait-il d’ailleurs, si un militant de droite entartait un prof de gauche (au hasard, Paul Magnette) lors d’un petit cours dans un petit auditoire ? Quels mots le PS et la RTBF utiliseraient-ils pour en parler ? Vous avez deux minutes. Je ramasse les copies à la fin de l’article.
Une stratégie de gaucho-couillons
En fait, si des jeunes anticapitalistes prétendument pacifistes se sont sentis libres d’agresser Damien Ernst en plein cours, c’est parce qu’une association de bienfaiteurs autoproclamés a libéré l’idée d’un tel acte en haussant les épaules à chaque agression d’un élu de droite ou d’une personnalité identifiée comme « facho ». Et là, on n’est plus du tout dans la gaudriole. On est dans la stratégie politique. Celle de partis institués qui soutiennent systématiquement les actes les plus vils d’une extrême gauche virulente. Principalement en regardant ailleurs.
Cette stratégie vise apparemment à résister à une gauche radicale devenue la référence doctrinaire en Belgique comme en France. Ou à décourager les électeurs de voter à droite. Mais elle implique l’abandon des principes fondamentaux de la social-démocratie au profit de pratiques relevant — selon les propres définitions de la gauche militante — du fascisme. Quand on traite les opinions divergentes comme des dissidences, le dogme domine et les libertés s’effondrent. Quand on entend réserver le droit de débattre à ceux qui pensent comme soi, ce droit a en réalité déjà disparu.
Et le pire, c’est que cette stratégie a toutes les chances d’échouer. En offrant une image illibérale d’elle-même, la gauche tradi envoie de plus en plus d’électeurs dans le camp d’à côté ou dans celui d’en face. Les dernières élections en Belgique et le raz de marée libéral-conservateur en étaient un petit avant-goût.
C’était pourtant prévisible : à force d’imiter l’extrême gauche, les socialistes perdent leur identité. Or, sur un marché — et la politique est un marché —, seules triomphent les marques qui se distinguent et se différencient des autres. Et l’on sait depuis un siècle que, quand la gauche sème le désordre, c’est l’extrême droite, parangon de l’ordre, qui récolte les blés.
Et donc, le plus grave dans cette histoire, ce n’est finalement pas que des étudiants extrémistes aient intimidé et violenté un professeur pour le pousser à la démission. Ni même leur russolâtrie — ils ne sont après tout qu’un embryon de cinquième colonne. C’est l’absence de protestation de partis démocrates et pire, leur complicité !
Et elle se paiera un jour. Parce que, perdus dans un univers confus qu’ils ont eux-mêmes saturé de slogans, de jugements et de vaines certitudes, les socialistes et les écologistes ont cessé il y a belle lurette de donner aux électeurs l’envie — et même des raisons — de voter pour eux. À une époque où les extrêmes polluent le débat et les assemblées, ce n’est plus une faute, c’est un crime !
Tant que vous êtes là…
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