Ecolo et les Frères 2. Zoé, Zakia, Zibouh.

Image par LoggaWiggler de Pixabay

Dans l’épisode précédent, j’ai beaucoup parlé de Zoé Genot. Certes, elle est loin d’être la seule « islamogauchiste » du parti. Elle n’est même probablement pas la pionnière en la matière. Mais en 2015, c’est Zoé Genot qu’on voit œuvrer pour la nomination d’une de ses sœurs idéologiques, Zakia Khattabi, à la coprésidence du parti. L’objectif : installer l’aile gauchiste et antilaïque au sommet d’Ecolo, « face à des co-présidents du style Javaux ou Durant », jugés trop centristes. 

Ecolo et les Frères est un feuilleton sur l’entrisme islamiste chez Ecolo.

Ecolo dans un Tupperware

Le printemps frissonnait un timide soleil entre deux petites averses en ce début mai 2014. Il y avait du monde chez M., une journaliste qui venait de quitter la RTBF pour s’engager chez Ecolo. Elle habitait une jolie maison de ville dans une rue tranquille de Schaerbeek, la commune de Jacques Brel. À trois semaines des élections fédérales, M. m’avait proposé de « rencontrer » la nouvelle vague d’Ecolo. Il y avait là quelques influenceurs — comme on commençait à les appeler —, des blogueurs, et l’un ou l’autre journaliste.

Pour l’occasion, M. avait installé un buffet froid sur une grande table de la pièce avant. Mais les invités s’étaient spontanément agglomérés tout au fond du rez-de-chaussée, sous une agréable véranda, pour un premier verre. Ça parlait politique. 

Les trois mandataires qui allaient nous innover l’écologie sont arrivés un peu plus tard, avec Zoé Genot en pointe. Députée depuis 15 ans déjà, elle pouvait difficilement se revendiquer de cette « nouvelle vague » promise. Mais elle n’était visiblement pas là pour ça. Elle déambulait tranquillement d’une grappe d’invités à l’autre, l’air satisfait d’un bon entraîneur hippique sur un champ de courses. Elle n’avait plus grand-chose à surveiller : ses poulains étaient formés et bien entraînés.

Le premier petit nouveau était le très catholique Philippe Lamberts dont je vous ai déjà parlé dans le premier épisode. Avec son look d’employé de banque catholique qui collait exactement à son parcours, il briguait alors sa première réélection au Parlement européen. Il avait toutes ses chances : député à Strasbourg depuis 2009, il s‘était rendu célèbre jusqu’au Financial Times en tant qu’initiateur d’une directive qui limitait les bonus des banquiers. Mais en réalité c’était déjà un vieux briscard, engagé chez Ecolo depuis 1994.

La deuxième — et seule vraie — nouveauté était Zakia Khattabi, la star montante du parti.  C’est elle qui attira toute l’attention. Charismatique, élégante dans le geste, et d’un abord très sympathique — du genre qui donne un coup de coude complice à un inconnu qui lui sort une bonne blague — elle présenta d’une voix bien posée une politique qui aurait pu être libérale, insistant sur le fait que son père avait toujours voulu posséder sa propre maison et que donc, elle n’était pas contre. 

Ce discours, elle le fit désinvolte, debout, dans le petit salon, entouré d’auditeurs captivés qui, de temps en temps, puisaient discrètement dans des bols d’olives et de bons zakouskis. 

Sans le savoir, j’avais participé à une de ces fameuses « soirées Tupperware » politiques, où M., candidate suppléante « pas vraiment pour [se] faire élire, mais pour observer le parti de l’intérieur », avait organisé une soirée de rencontre qui était bien plus électorale que je ne le pensais.

 

Z comme Zoé et Zakia.

C’était surtout un exemple pratique de la militance de Zoé Genot qui voulait augmenter l’influence de l’aile gauche et provoile du parti. Elle et Zakia Khattabi étaient déjà suffisamment proches — au moins politiquement — pour manifester ensemble pour la libération d’Ali Aarrass (voir épisode précédent), condamné pour terrorisme au Maroc. Et Zakia était aussi déjà, comme Zoé, une militante du port du voile qui « ne serait pas choquée » si les policières belges le portaient. Elle ne le disait pas encore publiquement, mais elle devait déjà le penser très fort.

Car, quelques mois avant la soirée Tupperware, le 14 décembre 2013, Zakia Khattabi avait été annoncée au Forum international contre l’islamophobie, à Paris, dans un panel où l’on retrouvait  Marwan Mohammad, le très décrié porte-parole du CCIF (Collectif contre l’Islamophobie en France — aujourd’hui dissous). Un homme qui a comparé « les Juifs en Allemagne dans les années 1930 » et les « musulmans dans la France des années 2010 ». Il a aussi déclaré que la polygamie était un choix de vie, tout comme… l’homosexualité (je vous laisse réfléchir là-dessus). 

Parmi les autres invités de ce forum, outre l’Ecolo Henri Goldman (retenez ce nom), on retrouvait l’indigéniste raciste et antisémite Houria Bouteldja, Saïd Bouamama, le confrère de Michel Collon qu’un tribunal et une cour d’appel m’ont autorisé à qualifier d’antisémite, les incontournables Alain Gresh et Edwy Plenel, au moins un représentant de l’UOIF, coupole des Frères musulmans en France, ainsi que le frère Tariq Ramadan et, dans son sillage, Malika Hamidi — qui en profitait pour faire l’éloge de Muslim Rights Belgium, association fondée par deux écologistes sous l’égide des Frères musulmans, qu’on retrouvera également plus loin. Pas étonnant, donc, que le centre de formation officiel des Frères musulmans en France encourageait à se rendre à cet événement. 

 

La fusée Khattabi

Auparavant, Zakia Khattabi avait connu une ascension fulgurante dans le parti. Membre depuis 2007 seulement, elle bénéficia de l’Académie Verte, une formation très sélective (20 personnes maximum) qui coache les futurs mandataires. En 2009, elle fut (déjà) élue députée bruxelloise et le parti la sélectionna illico comme sénatrice. Son concurrent, l’ex-réalisateur de la RTBF Jean-Claude Defossé, plus connu, mais (beaucoup) plus laïque, dû se… défausser (sans jeu de mots) pour éviter une bagarre interne.

Et donc, quand, en 2015, Zoé Genot réussit son pari apparent de faire élire Zakia Khattabi à la coprésidence du parti, celle-ci n’était écologiste militante que depuis 8 ans ! Et, comme attendu, très rapidement, Ecolo bifurqua net vers l’extrême gauche, mit en avant les thématiques traditionnelles jusqu’alors du seul PTB communiste (palestinisme, antifascisme, anticapitalisme, décolonialisme, etc.) et mit littéralement les voiles du monde laïque, la nouvelle coprésidente prônant « à titre personnel » le droit de porter le voile « partout » : administrations, police, enseignement.

Cette ouverture en grand des portes déjà entrouvertes sur le communautarisme islamique, sinon islamiste, s’est immédiatement accompagnée d’une réduction de l’espace démocratique à l’intérieur même du parti, où un ancien cadre me confirme qu’il n’y avait désormais « plus de débat interne. Celui qui n’obtempère pas est exclu. » Ce fut notamment le cas de l’échevin Pascal Lefèvre.

Et mon interlocuteur d’appuyer : « il reste chez Ecolo des gens qui défendent une laïcité exclusive. Mais s’ils l’ouvrent, ils ne seront plus sur les listes. » 

De fait, en juin 2017, la députée laïque Marie Nagy, cheffe de groupe Ecolo à la ville de Bruxelles a rapidement été poussée vers la sortie après avoir émis une position laïque sur le voile islamique et s’être plainte, dans la presse, de la nouvelle orientation du parti. D’autres suivront.

C’était en quelque sorte l’officialisation de la conversion du parti à l’antilaïcité et au gauchisme radical.

 

Les pieds nickelés en campagne

Malgré ses intenses activités évoquées dans le premier épisode , le duo Mouhssin/Genot ne s’est réellement fait connaître du grand public que sous la coprésidence, justement, de Zakia Khattabi, lors de la campagne des communales [municipales en France NDLA] de 2018. 

Toujours prêts à militer activement, ils s’étaient promenés sur les marchés populaires des quartiers très musulmans, où ils distribuaient des tracts qui comparaient la position des partis francophones sur des thèmes islamiques. Les deux écologistes y promettaient, entre autres, le droit à l’abattage rituel sans étourdissement, la généralisation du port du voile dans l’administration, le droit à des jours de congés convictionnels à l’école, le maintien des cours de religion dans l’enseignement officiel, et le droit au port du « foulard » pour tous les élèves, à partir de leur âge de « capacité de discernement ». 

L’éditeur responsable du tract était Ahmed Mouhssin. Il s’y présentait comme le député à l’origine de « l’ordonnance bruxelloise autorisant le linceul pour l’enterrement de musulmans », tandis que Zoé Genot se targuait d’être « à l’initiative des tests de situation », visant à repérer les discriminations à l’emploi.

L’affaire du tract fit grand bruit. Il poussa le futur ministre écolo bruxellois Alain Maron, alors député, à affirmer que ce n’était « clairement pas notre façon de faire campagne ». La coprésidente Zakia Khattabi fit même mine de réprimander Zoé Genot — celle-là même qui avait contribué à la hisser à la coprésidence pour faire passer ce type de lois. Khattabi dénonça donc le communautarisme du tract, tout en reconnaissant le fond. 

Mais contrairement à Marie Nagy, ni Ahmed, ni Zoé ne furent sanctionnés de quelque manière que ce soit. Et pour cause, cinq ans plus tard, le parti a mis la plupart des mesures présentées dans le tract… en application !

 

Le cri du Zibouh.

Mais revenons en 2010, Zakia Khattabi, alors fraîche recrue montante, nommée sénatrice un an plus tôt, cédait sa place de suppléante au Conseil d’Administration du Centre pour l’Égalité des Chances et contre le Racisme (aujourd’hui rebaptisé Unia) à une femme voilée choisie par Ecolo, Fatima Zibouh. Selon mes sources, Fatima était déjà, elle aussi, une proche de Zoé Genot et de la coprésidente d’Ecolo de l’époque, l’islamologue Sarah Turine.

L’essayiste Claude Demelenne attribua cette nomination à une course à l’échalote communautariste lancée l’année précédente par l’élection de la députée voilée erdoganienne Mahinur Özdemir chez les centristes. Un challenge qu’Ecolo aurait donc relevé rapidement, selon Demelenne, et sans se poser beaucoup de questions. 

Et de fait, le parti ne s’est pas inquiété que Fatima Zibouh se soit plainte, dans une interview, d’avoir subi à l’école un « prosélytisme athée ». Ni même qu’elle ait adhéré au mouvement frériste de Tariq Ramadan, que Christian Chesnot et Georges Malbrunot ont qualifié de « tête d’affiche des Frères dans l’Hexagone » (dans Qatar Papers) : Ramadan percevait alors 35.000 € par mois de Qatar Foundation pour ses bons services. 

Selon Le Vif, Tariq se serait introduit en Belgique via « le mouvement des Frères musulmans » et en particulier, l’organisation Présence Musulmane, que Le Monde décrit comme « un mouvement tout entier dévoué à la pensée de Tariq Ramadan, rassemblement d’associations et de bonnes volontés [qui] a organisé, à travers toute la France, des cycles de conférences ».  

 

Fatima et ses Frères

Et justement, Fatima Zibouh était membre de Présence musulmane. Quand Le Vif l’a révélé, elle s’est défendue en affirmant gaillardement que ce n’était pas « une organisation structurée, c’est plutôt un mouvement de pensée qui essaye de créer des ponts avec les non-musulmans. »  Non sans se victimiser : « J’en ai marre de ce climat de suspicion qui consiste à assimiler toute organisation musulmane à une cellule dormante d’un quelconque mouvement terroriste. »

Bien sûr, personne n’avait accusé le mouvement, et encore moins Zibouh d’être « terroriste » ! Et  d’autre part, Fatima ne pouvait ignorer où elle mettait les pieds. Car elle n’était pas une simple « membre » de Présence musulmane. Elle était au contraire particulièrement active et impliquée, puisqu’elle y a cofondé le Collectif Femmes musulmanes d’Europe avec Malika Hamidi, la plus proche collaboratrice de « Frère Tariq » !

La même Malika Hamidi considérait que « l’État français […] organise un statut spécifique pour des femmes devenant captives de normes qu’elles ne partagent pas ». Comme l’égalité femmes-hommes ? Elle fustigeait par ailleurs, tout comme Ahmed Mouhssin, l’organisation Ni Putes ni Soumises constituées de femmes qui savaient très bien, elles, pourquoi elles luttaient contre le port de plus en plus généralisé du voile islamique, et les pressions qu’une telle généralisation exerçait sur les femmes — surtout jeunes — qui n’en veulent pas.

Trois ans plus tard, en 2013, l’écologiste Fatima Zibouh fondait l’EMBEM (Empowering Belgian Muslim), une association censée enseigner aux musulmans et musulmanes — surtout voilées — comment monter dans les sphères économiques et politiques. Parmi les autres fondateurs et datrices, l’on retrouvait — oh, tiens ! — la première députée belge voilée, la sœur musulmane Mahinur Özdemir. Ainsi qu’un autre (ex-?) frère musulman, Michaël Privot. Celui-ci affirmait alors qu’il avait quitté la confrérie l’année précédente. Il n’en restait pas moins administrateur du complexe frériste verviétois CECIV, affilié à la Ligue des Musulmans de Belgique (LMB), la coupole des frères musulmans dans le plat pays.

Le CECIV a aussi longtemps affiché sur son site la « Charte des musulmans d’Europe » émise par… la Fédération des Organisations islamiques en Europe, l’organisation continentale des Frères musulmans. Elle a été précautionneusement effacée depuis.

 

Missis President

Fatima Zibouh fut bombardé présidente de l’EMBEM et le resta pendant près de dix ans. Et, à peine l’association était-elle lancée, que Zibouh participait à une consultation lancée par l’European Muslim Network de Tariq Ramadan, où l’on retrouvait le gratin du frérisme et ses satellites : FIOE (coupole européenne des Frères musulmans), EFOMW (branche féminine des Frères musulmans), EMISCO, Musulmans progressistes et, une fois encore, l’incontournable erdoganienne Mahinur Özdemir.

Alors que les médias associent aujourd’hui Fatima Zibouh à l’image d’une femme extrêmement compétente et très active, l’EMBEM aura une activité des plus maigres, au point de ne jamais terminer son propre site Web ! 

Quant aux invités des quelques formations données par l’EMBEM, on retrouve ainsi Marwan Muhammad (ex-porte-parole du CCIF) et un autre administrateur du complexe islamique frériste de Verviers, Hajib El-Hajjaji, Ecolo également.

Ce dernier peut même tranquillement être considéré comme très proche des Frères musulmans, puisqu’il a même été membre cotisant de la LMB. Bien sûr, El-Hajjaji nie qu’il puisse y avoir un rapport entre son adhésion à l’organisation frériste et son propre engagement.

Toujours est-il qu’il figurait sur toutes les photos de réunions de l’EMBEM dont il semble même avoir été l’éminence grise.

 

Pétition à l’Hamas

C’est encore sous la houlette d’Hajib El-Hajjaji, et en collaboration avec Michaël Privot, que Fatima Zibouh rédigea, en 2015, un texte qui fit date : « Convergences musulmanes contre la radicalisation ». Il fut cosigné, lui aussi, par le gratin du frérisme belge, à côté d’autres organisations islamiques traditionnelles.

Mais alors, me direz-vous, il n’y a aucune résistance politique à l’entrisme des Frères musulmans dans ce pays et en particulier chez Ecolo ? Si fait. En 2010, il y a eu deux interpellations parlementaires contre la nomination de Fatima Zibouh. Une du Vlaams Belang (extrême droite) et une du MR (droite libérale). Les deux sont passées inaperçues. De la gauche laïque au centre, tout le monde a laissé faire.

Côté médias, le seul journal à regimber fut Le Vif-L’Express, qui a alors révélé qu’en 2009, Fatima Zibouh avait signé la pétition d’une ex-PTB, Nadine Rosa-Rosso, demandant de retirer le Hamas de la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Parmi les signataires, pour beaucoup infréquentables, on retrouvait d’ailleurs sa consœur ramadanienne, Malika Hamidi. Fatima Zibouh affirma alors qu’elle ne l’avait jamais signée. Selon Le Vif, elle avait en réalité fait retirer sa signature entretemps.

Tout ça n’a pas empêché l’écologiste Fatima Zibouh d’obtenir, en 2017, une deuxième fonction de rêve pour une activiste du voile : responsable du service antidiscrimination d’Actiris, l’agence pour l’emploi bruxelloise. D’un point de vue frériste, c’est une position idéale pour soutenir la propagation du hijab dans l’entreprise voire dans l’administration. Et la consécration de Fatima Zibouh intervint en 2023, lorsqu’elle devint l’image féminine et voilée de la Région bruxelloise pour la campagne visant la nomination de Molenbeek comme capitale européenne de la culture 2030. À partir de ce moment-là, elle était une égérie intouchable, et les plus grands quotidiens publièrent de belles envolées complices. Quelle formidable personnalité ! Femme, musulmane, présente et compétente. Ou comment rendre une militante intouchable.

Du reste, hormis quelques gazettes trop radicales pour être influentes, aucun journal belge n’émit plus le moindre bémol sur ses accointances. C’était devenu un sujet tabou dans ce pays d’omerta islamiste, où seuls les éloges sont encore autorisés. Il faut dire que comme quelques autres proches de Frères musulmans, depuis, Fatima Zibouh a troqué le voile à la salafiste pour le turban. Ça fait la même chose, mais avec un petit côté exotique qui, apparemment, pardonne tout.

À suivre, l'épisode 3 : « Entrisme tout azimut ».

 

Tant que vous êtes là…


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