Comment la Belgique massacre ses très petites entreprises.

verstrikkenOn entend les partis belges fustiger le «coût de l’emploi» et nous expliquer qu’en le réduisant, on permettra aux très petites entreprises (TPE) d’engager plus facilement. Ce n’est évidemment pas faux. Mais c’est très loin d’être complet. Pour l’entrepreneur, le statut d’indépendant lui-même est le premier obstacle à l’emploi. Y compris à la pérennité voire à l’intérêt même de son propre emploi. Car en matière d’indés, la Belgique écrase les plus petits revenus qu’elle parvient, sur le papier du moins, à imposer à, par exemple… 1000 % ! Je vous parle de sécurité sociale. Enfin, sécurité…

Première constatation : qu’il gagne quelque chose ou rien, l’indépendant avancera, dès sa première année, environ 2.600 € de sécu. S’il ne gagne que 2.600 € sur l’année, ça revient à 100 % de son revenu. S’il a encore plus raté son entrée dans l’entrepreneurialisme et qu’il finit avec un résultat de 1300 €, sa sécu lui aura été facturée à un taux de… 200 % ; très largement au-dessus du record mondial toutes catégories. Et, oui, il est possible la première année de ne pas faire mieux. On me dira qu’il peut demander une dispense, mais elles sont difficiles à obtenir. Quant aux intérêts de retard, ils sont de 12 % l’an. La suite est atterrante…

Car si, par contre, l’indépendant ne se débrouille pas trop mal, il payera 22 % de cotisations sur un revenu allant de 12.870 à 55.576 €. Prenons donc un revenu de 12.870. Bien moins que le salaire minimum (cela revient pour un employé à 929 € sur 13,85 mois (incluant le 13e mois et le double pécule de vacances). Prélevons 22 %. Il reste 10.038 €. Après, on s’occupe de l’impôt. Pour un isolé sans enfants, la partie exemptée d’impôts (en théorie) est de… 6.800. Voyons les barèmes. Jusqu’à 8.350 €, il paye la bagatelle de 25 % d’impôts (en France, c’est zéro). Et jusqu’à 11.890, il est à 30 %. Au-dessus — mais ça ne concerne pas notre exemple —, il raquera déjà 35 %… Le fisc prélèvera donc 894 patates sur le maigre gain de notre entrepreneur (un peu chtarbé, il faut bien l’avouer). Il lui restera donc 9.144 € en main après passage du taxman, soit un équivalent employé de — waouh — 660 € par mois. La sécu et l’État belges auront gentiment amputé ce pauvre homme de 29 % de son revenu pour l’amener, malgré son travail, à l’équivalent d’un revenu de survie. Le paradoxe, c’est que moins il aura gagné, plus le minimum de sécu sociale prendra de l’importance et que les indépendants en grande difficulté paieront, je l’ai montré, plusieurs fois leur revenu !

En revanche, si notre indépendant fictif empoche plus de 55.577 €, l’État le trouve très cool et se dit qu’il a suffisamment cotisé. Sur la tranche allant de cette somme fatidique à 81.903 bananes, il ne payera donc plus que… 4,16 % de sécu ! Autrement dit, sur un revenu total de 81.903 euros, il ne règlera au total que… 12,9 % de sécurité sociale. Vous l’avez compris, plus on gagne, moins on paye (proportionnellement parlant). Et ce n’est pas tout. Au-dessus de 81.903 balles, on ne paye plus rien. Pan. Du coup, un CEO payé 200.000 € verra sa cotisation sociale totale tomber à… 5,2 % de son revenu ! Et, de nouveau, il payera proportionnellement moins que son con de pote qui ne se fait que 82.000 billes.

En ajoutant l’impôt, mes calculs rapides m’amènent à conclure que le gros salaire sera imposé à un total de 51 % alors que le tout, tout gros revenu ne le sera qu’à 50,4 %. Étrange, non ? Oui, étrange, surtout que moins on gagne, plus l’argent qu’on récolte est nécessaire pour les besoins primaires : se loger, manger, s’habiller. En gros, on privilégie l’industrie de luxe et on punit les secteurs de base. Mais je le répète, c’est encore plus flagrant pour la sécurité sociale. Là, moins on gagne, plus on paye, proportionnellement parlant. En fait, pour les indépendants, on ne devrait plus parler de sécurité sociale, mais de sécurité asociale.

Cette obligation de participer à l’effort social commun de façon absolument démesurée quand on débute ou qu’on a un commerce de petite envergure, et d’être très peu contributeur quand on gagne une petite maison par an est l’un des problèmes structurels belges auquel apparemment aucun parti politique ne pense à réfléchir. Pourtant, il freine terriblement l’entrepreneur débutant. On lui demande, en quelque sorte, de gagner à tout prix, de réussir, et au coût de l’échec potentiel, on ajoute l’amende sociale, salée, voire mortelle, à cause d’une sécu minimale trop élevée et d’une évolution des taux exactement inverse de ce qu’elle devrait être. En revanche, s’il réussit vraiment très, très bien, on lui explique qu’il n’a plus à être solidaire des débutants.

C’est non seulement antisocial, c’est aussi improductif économiquement parlant. Au-delà d’un certain revenu, l’envie d’entreprendre est remplacée par l’appât du gain. À 200.000, il faut déjà pouvoir faire monter son chiffre d’affaires de quelque 30.000 euros par an pour que l’engagement du moindre employé plein temps s’avère rentable. Pourquoi quelqu’un qui se met autant en poche prendrait un tel risque ? En revanche, celui qui gagne 30.000 € par an voit dans le doublement de son effectif la perspective de grimper l’échelle sociale en étendant ses activités. Car moins un indépendant gagne, plus il bosse. Le petit indépendant n’a pas les moyens de se payer un bon comptable et doit, en plus de son travail, se charger de tâches que le gros indépendant a la possibilité de transférer pour un pourcentage relativement mineur de son revenu : administration, déclarations, s’informer sur la législation qui change en permanence, etc. Le problème, vous l’aurez compris, c’est que c’est précisément l’indépendant qui prend le plus de risques qui est le plus susceptible d’engager un salarié. Des risques énormes : un seul mauvais trimestre et, non seulement, il ne pourra pas payer son employé(e), mais en sus, il ne pourra pas non plus le renvoyer, à cause du coût d’une telle opération, ingérable pour une TPE. La fidélité est aussi mortelle. Garder un employé plus de 10 ans implique jusqu’à plus d’un an de préavis. Or, une TPE qui va très bien en janvier peut être au bord de l’asphyxie en mars. Le fait d’avoir engagé, un jour, un salarié, et de l’avoir gardé devient alors une véritable tare économique. Une punition. Un gibet.

J’ajoute que l’indépendant à 200.000 et son pote à 30.000 peuvent être une seule et même personne, à des moments différents de leur carrière. Personnellement, ça ne m’a pas dérangé de payer plus de la moitié de mon revenu quand je me faisais 100.000 euros en un an. Ça ne me dérange pas non plus de payer 35 % quand je m’en fais 30.000. Non, ça ne me dérange pas, ça me prive, c’est très différent. Tant pis, on supprime les restaus, et si les restaus ferment, boh, c’est juste la preuve que l’Europe coule et que tout le monde s’en cale.

Et je ne parle même pas de l’index. Je suis favorable à l’index, mais alors que les grandes entreprises publiques ou privées augmentent régulièrement leurs prix de 4 % (STIB cette année) à 10 %, pour une TPE, il est très difficile de modifier ses prix annuellement, ne fût-ce qu’en les indexant, parce que les grosses entreprises cherchent au contraire à payer leurs fournisseurs de moins en moins cher. Pour prendre un cas extrême, j’évoquerais le cas d’une organisation (subsidiée) qui avait un budget de 2.000 euros pour réaliser une brochure de 8 pages, impression comprise, et qui avait demandé prix à… 12 agences et graphistes. C’est génial, ça fait travailler 12 personnes (à baisser son prix au-delà du praticable) pour un revenu probablement négatif à l’arrivée pour le fournisseur sélectionné… Eh oui, 2.000 euros, c’est moins que l’an passé, et encore moins que l’année d’avant pour ce genre de travail.

Bref, la TPE n’est en aucune manière incitée à engager du personnel, encore moins à le garder. Le marasme économique et la mondialisation font le reste. Autre exemple : une grosse boîte a réduit de 75 % le coût de ses développeurs en allant les chercher dans les pays en crise (voir mon livre Indignés de Cons, chapitre social). Après, on va assommer les développeurs sans emploi en Belgique en les traitant d’assistés… Il faut peut-être rappeler à nos édiles qu’en France, les TPE représentent 37 % de l’emploi et 20 % du nombre de salariés. Quant aux mesures formidables que nous vend le gouvernement, je viens d’apprendre que cette année, ô joie ! ô formidable mesure ! l’employé coûtera moins cher à l’entreprise ! Génial non ? Combien moins cher ? Oh, selon mes calculs, la formidable somme de… 4 € par an. L’envie d’entartrer tout un gouvernement me prend parfois, le soir.

Vous comprendrez que je suis plus tenté de poser un vote très bête que de laisser des politiciens qui ne pigent rien à la vie de la très petite entreprise continuer à se ficher de nous. Quoi ? Je suis réactionnaire ? Antisyndical ? De droite ? Non. Juste pragmatique. Et au passage, les bleus ne pigent pas mieux les problèmes des indépendants (sauf Sabine Laruelle, mais elle a déclaré forfait) que les rouges, les verts ou les oranges. On a vraiment l’impression qu’ils sont tous sur une autre planète. On devrait les désigner tous comme volontaires pour l’expédition sur Mars… ils y seraient plus utiles ! (non, je plaisante, hein ! Enfin, presque…)

Il y a quinze ans déjà, apprenant que j’avais une petite entreprise avec 4 employés (à l’époque), un patron de syndicat patronal allemand s’était gentiment fichu de ma tronche : «Ouvrir une entreprise en Belgique, c’est déjà complètement loufoque. Mais employer des gens ! Vous êtes un fou furieux, Marcel» ! Aujourd’hui, c’est encore plus dingue. À bon entendeur…

Notes :
1.Ces chiffres sont basés sur le rapport comptable de la brochure de l’AJP Guide du Journaliste indépendant, de 2014 mais ils sont valables pour tout indépendant. Par ailleurs, je n’ai pas tenu compte des taxes communales.

2. Oui, je sais, je n’ai pas encore évoqué les innombrables avances, TVA, ONSS, précompte, etc. J’attends que vous vous remettiez de ce billet-ci, déjà…

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0 Comments

  1. Franz
    avril 08, 14:34 Reply
    Bonjour, Voilà une réflexion qui conforte ce que certains pensent ici en France. Le sort des toutes petites entreprises n'intéresse personne. Or, le principal obstacle aux initiatives est lié au poids des charges qu'elles ne peuvent supporter, contrairement aux grandes entreprises qui ont les moyens de répercuter leurs coûts. Cette question laisse indifférent partis et syndicats pour différentes raisons idéologiques. C'est pourtant par ce secteur que l'économie pourra repartir, non pas en attendant les investisseurs chinois. Pour éclairer la gravité du problème qui semble échapper aux responsables, il est bon de prendre connaissance du rapport du Sénat sur les auto entrepreneurs. Qui indique que ces gens sont, face aux difficultés découvertes, comme une poule devant un sécateur. Voir ici : http://www.senat.fr/rap/r09-365/r09-3651.pdf Amicalement Franz
  2. Grégory
    juin 24, 11:36 Reply
    Tiens je viens de me faire une réflexion : Quand des employés/ouvriers se font virer en masse (cad plusieurs centaine de postes), on se retrouve avec manif, grêve etc. Alors que quand plus de 15.000 indépendants/an perdent leur boulot on ne les entends pas se plaindre. Ceci expliquerait pourquoi les politiques lancent (ou font semblant de le faire...) plus de mesures pour les employés/ouvriers? en fonction de "la demande", du cri du peuple?
  3. Erik Hage
    juillet 13, 21:05 Reply
    ...Combien moins cher ? Oh, selon mes calculs, la formidable somme de… 4 € par an. L’envie d’entartrer tout un gouvernement me prend parfois, le soir... Au moins, ça fait vivre les plombiers ! :-))) ENTARTER, sans "R" en trop, banane ! :-))) Ceci dit, t'es pas loin de la vérité, gamin. Faut être fou pour créer une entreprise en Belgique. Tiens, je me relance dans l'HoReCa, secteur en perdition s'il en est... On compte créer au moins 12 emplois. Mais peau de balle en matière de subsides. "On t'a rien demander, connard, pourquoi tu planques pas ton blé à l'étranger..."

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