L’Europe périt où la démocratie naquit.

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La croissance grecque, celle d’un bon élève jusqu’en 2009… (source Les Échos).

Ça paraissait inimaginable : l’idée qu’un jour un président de la commission européenne annonce qu’il existe un plan d’expulsion de la Grèce de l’Europe et de la zone euro. La violence d’une telle affirmation la rendait plus qu’improbable, indécente serait un meilleur mot. Indécente au vu de la construction européenne, indécente au vu de la réputation de l’Europe à l’étranger. Jean-Claude Juncker n’a pourtant pas hésité à sortir son joker Grexit, l’assortissant d’une véritable horreur : la promesse d’une… aide humanitaire pour les Grecs (combien de milliards ?).

Cet aveu, applaudi par de nombreux Européens qui « ne veulent plus payer pour les autres », c’est celui de la faillite de l’Europe et de l’euro. C’est reconnaître que la monnaie a été si mal pensée que les pays qui en souffrent plutôt que d’en bénéficier (en gros, tout le Sud de l’Europe aujourd’hui, mais ça peut venir dans le Nord aussi) sont juste bons à être mis dehors, expulsés par 27 pays contre un. Et ensuite, assistés humanitairement, comme un pays émergent.

C’est la même violence que celle de 26 pays qui laissent à deux d’entre eux, l’Italie et la Grèce, toute la charge de l’arrivée des réfugiés. Débrouillez-vous, vous n’aviez qu’à pas être situés si près des côtes d’où les masses de Syriens, Erythréens et autres partent pour tenter de trouver une vie décente et un travail en Europe. Car non, ce n’est pas une question de qui paye pour qui. C’est plutôt une question de privilèges, chacun cherchant à garder les siens.

Décroissance au beurre.

Les gouvernements grecs d’autrefois ont fauté. Ils ont amené la Grèce à annoncer, en 2009, une dette de 130 % du PIB. Moins que la dette belge des années 90. Moins que celle de l’Italie aujourd’hui. Mais avec un secteur bancaire laminé par la crise des Subprimes (venue des USA, pas de Grèce…) et un monde financiarisé où les marchés pouvaient se permettre d’appliquer des taux épouvantablement usuriers aux pays moins fiables, dans un monde où quelques banques pouvaient impunément maquiller les comptes, celui des Grecs était bon. Sans la restructuration de la dette de 2012, la leur doublerait certainement le PIB annuel du pays. Pas parce qu’ils l’auraient laissé filer, mais bien parce que leur PIB s’est écroulé sous l’effet combiné d’une austérité infernale qui leur a été imposée, et d’un problème structurel dans un pays qui n’était pas prêt pour l’euro.

Au passage, si les dettes publiques n’étaient pas détenues par les banques, celle de la Grèce aurait beaucoup moins dérapé. Mais bon.

Car avant 2009, la Grèce était un modèle de croissance. Son PIB a explosé de 66 milliards en 1986 à 137 milliards dix ans plus tard, puis à 248 milliards une décennie après pour culminer à 356 milliards de dollars en 2009 ! À cette époque, le pays « qui n’était pas prêt pour l’Europe » était tout aussi clientéliste, ses impôts bien plus mal récoltés (33% bon an mal an), mais — comme c’est bizarre — il fonctionnait. Jusqu’à ce que les banques crient haro sur la Grèce, le pays progressait plus que n’importe quel autre « ancien » pays d’Europe et notoirement plus que l’Allemagne.

Sur les sept premières années de l’euro, il a plus que doublé. Les Grecs ont profité de la monnaie unique, oui, mais est-ce devenu un crime ? Quant aux dépenses publiques, c’est exclusivement sous le gouvernement de droite de Kostas Karamanlis (2004-2009 — affilié au PPE…) qu’elles ont explosé, de 44,6 à 54 % d’un PIB en pleine croissance ! C’est aussi ce gouvernement qui fera plonger le déficit public de -5 à -15 %… Une plongée amorcée toutefois par le PASOK (social-démocrate), responsable des accords secrets avec GoldmanSachs qui ont permis de dissimuler une part (infime : 2%) de la dette, tout en la rendant nettement plus cher à rembourser. C’est la même banque qui a ensuite parié sur la chute de la Grèce via, notamment, les CDS, faisant plonger encore le pays et ses 11 millions d’habitants.

Dominos vobiscum

L’Europe prise dans les dominos de la crise des Subprimes n’a pas vu venir. Elle a mis des mois à réagir. Elle a ensuite forcé la Grèce à s’engager dans une crise plus grave que celle de la Grande Dépression aux USA dans les années 30. Ses complices furent la droite et la gauche grecques traditionnelles, celles-là même qui avaient truqué les comptes et laissé filer le déficit annuel avec une irresponsabilité crasse.

Tout ça est copieusement oublié. Les responsables de la crise grecque qui, en Islande, croupiraient en prison, sont aujourd’hui mis à l’honneur par ceux-là même qui hurlent au Grexit. Hier, Giscard-d’Estaing félicitait le premier ministre de centre-droit, Kostas Karamanlis, celui-là même qui avait achevé d’enfoncer l’État grec dans un marasme dont il ne sortira pas avant des décennies. Tous les chefs d’État européens sont désormais acquis à l’idée que le fauteur de troubles, l’horrible homme qui a causé tout ça, c’est Alexis Tsipras, premier ministre grec depuis… moins de six mois.

La presse s’est largement laissée entrainée dans cette vulgaire simplification des choses, avec des arguments comme Syriza = ANEL (nationaliste) = Aube Dorée = nazi. Des politiciens, des journalistes, ânonnent à l’antenne que le ministre de la défense du gouvernement Tsipras est de l’Aube Dorée. Un peu comme si on confondait en Belgique la N-VA et le Vlaams Belang, ou en France, Sarkozy et Bruno Gollnisch ! Dans le dialogue entre Tsipras et Verhofstadt au Parlement européen, on diffuse largement la réponse cinglante de Verhofstadt (vous savez bien, l’homme qui voulait une Europe unie…), mais la conclusion de Tsipras, où il explique ce que son gouvernement a fait en six mois, a été laissée de côté comme le souligne Bleri Lleshi. Plus cocasse, on reproche à Alexis Tsipras un léger déficit prévisionnel pour… 2015, contre un excédent prévu par et pour le gouvernement Samaras. Alors que celui-ci avait déjà prévu un excédent en 2013, excédent qui s’est transformé en sérieux déficit au cours de l’année. En gros, on va jusqu’à reprocher à Tsipras les prévisions des prévisionnistes. C’est à se demander s’il n’a pas aussi provoqué la canicule en France et la prochaine explosion du Piton de la Fournaise.

Souverains poncifs

La plupart des correspondants européens qui gravitent autour de la commission partagent l’analyse de Verhofstadt et ses poncifs : c’est Tsipras qui n’a pas accepté les plans européens, c’est Tsipras qui a magouillé, c’est Tsipras qui n’était pas au rendez-vous de l’histoire, et pire que tout, c’est cet abominable monstre de Tsipras qui, dos au mur, a organisé un référendum ! Ceux qui se moquaient de l’organisation d’un tel plébiscite en seulement cinq jours (alors qu’il faut des mois en France, n’est-ce pas Jean ?) ont oublié de reconnaître qu’il a bien été organisé rapidement, qu’il n’y a pas eu d’accroc, et que la réponse fut un soutien radical (61%) à la politique d’Alexis Tsipras : non, les propositions pour encore plus d’austérité brandies par les 18 ministres des Finances européens, Allemagne en tête, ne sont pas acceptables par les citoyens grecs de l’Union européenne.

Pourtant, dans une réponse à Francesco Giavazzi, Karl Whelan (université de Dublin) (1) démonte les reproches faits par le professeur italien aux Grecs et montre que les efforts n’ont pas seulement été faits, ils ont de plus été impressionnants. Une réduction de 25% du nombre de fonctionnaires, ce qui transforme la Grèce en modèle. Moins de fonctionnaires qu’en France ou qu’en Allemagne, eh oui. Un déficit public inférieur à celui de l’Autriche qui hurle au grexit. Eh oui. Et tout ça dans un contexte, comme le montre L’Expansion, où toute nouvelle mesure a des conséquences infernales. Baisser encore les retraites (aussi élevées qu’en Allemagne en moyenne, mais nettement plus basses qu’en France) entraînerait des conséquences fatales pour la consommation. Les technocrates européens s’en foutent : ils exigent des mesures qu’ils n’oseraient pas proposer dans leur propre pays, sans jamais se soucier des conséquences en termes de PIB notamment : le FMI savait dès 2010 que les recettes appliquées à la Grèce allaient plomber le pays. Autrement dit, l’irresponsabilité des anciens dirigeants grecs est apparemment devenu le modus vivendi de l’ensemble des ministres européens !

On compare la Grèce aux autres pays qui ont « bien fait des efforts » alors que la Grèce n’aurait pas suivi, jusqu’ici, les recommandations de la Troïka, nous explique-t-on. Et on le fait sans citer de chiffres. Tout est envoyé en l’air sans argument, mais il faut tout prendre pour vérité, celle de l’eurogroupe.

Un chiffre (Eurostat – en SPA – chiffres provisionnels) résume pourtant la situation des Grecs et des autres aujourd’hui : le revenu disponible des Grecs était de 17.336 € en 2006, il n’était plus que de 14.797 en 2013, soit une chute de 15 %. Au Portugal, en Espagne, en Irlande, rien de comparable : ce revenu (moyen) a augmenté au Portugal, légèrement augmenté en Espagne, et il est quasi stable en Irlande ! En fait, il a lourdement chuté en Grèce, et nulle part ailleurs ! Sur le même temps, ce revenu a cru de 40 % en Slovaquie qui a rejoint, ben oui, celui de la Grèce en 2013 ! Les ministres des finances ont beau ânonner que les autres pays en ont marre de payer pour la Grèce, force est de constater qu’aucun citoyen européen n’a subi ce que les Hellènes se prennent en pleine face, et que la plupart de ceux qui se plaignent de ces Grecs qui leur piquent leur pognon ont bel et bien vu leur revenu disponible moyen… augmenter !

Créateur de créances depuis 2009

Alors, évidemment, la Grèce doit 317 milliards environ à ses créanciers. Et ça, c’est nous. Ce chiffre est devenu le seul que l’on entend encore chez certains. Il est assorti d’une véritable attaque xénophobe envers les Grecs qui cumuleraient les défauts des Wallons (paresseux, socialistes), des Allemands de l’Est (coûteux), des Italiens du Sud (dispendieux et paresseux). Les Belges de langue française ont longtemps entendu ce genre de litanie de la part des nationalistes flamands : s’ils ne trouvent pas de travail, c’est de leur faute, et si ce n’est pas la leur, c’est celle des socialistes clientélistes qu’ils ont élus. Bizarre que les mêmes socialistes, quand ils sont à la tête du pays, réussissent à équilibrer les comptes de la Belgique, non ? Ben oui, c’est bizarre quand même que les pays économiquement forts ont moins de mal à maintenir de bons chiffres. Il faut dire qu’ils n’ont pas besoin, pour le faire, de liquider un quart de leurs fonctionnaires. Du haut de sa richesse toujours en progression, l’Allemagne est donc à l’aise pour fustiger la Grèce. Mais au fait, comment un pays qui ne représente même pas 2% de l’économie européenne peut-il s’avérer si nocif pour le citoyen allemand ? Ah oui, la dette…

Et comment l’Allemagne se maintient aussi haut ? Ben, ce sont ses clients étrangers, dont la Grèce…

La dette ? Selon Eurostat, la dette publique grecque aurait baissé, en valeur absolue, du 3e trimestre 2013 au même en 2014 ! Elle atteignait 315 milliards contre 317. Soit 2 milliards de baisse. Mais ça, on n’en parle pas des masses. Le seul chiffre qui compte est le fait qu’en points de PIB, cette légère baisse fait tout de même monter la dette de… 5 % ! Et ça, ce n’est pas sous Tsipras, mais sous Samaras. Ce jeu n’est pas tenable. Aucun pays n’est capable de réduire sa dette publique quand une baisse de près d’un pour-cent en valeur absolue lui coûte 5 ou 6 points de PIB ! C’est le serpent monétaire qui se mord la queue. Ou le constat tout simple que les recettes imposées par la Troïka ne fonctionnent pas. N’ont jamais fonctionné.

Euro pointé.

Tant que c’étaient les partis frères de ceux qui sont au pouvoir dans la majorité des pays de l’Euro (Nouvelle Démocratie et Pasok socialiste), on râlait, mais on n’écrasait pas. Aujourd’hui, un parti de gauche a été élu pour trouver d’autres voies et le jeu de massacre de la réputation de Syriza et de Tsipras a pris une ampleur hallucinante. Le très équilibré François Beaudonnet s’étonnait sur Twitter de l’agressivité des négociateurs européens envers le nouveau premier ministre grec. Mais n’est-ce pas simplement l’Europe conservatrice, SPD allemand inclus, qui refuse de laisser la moindre chance à une Europe plus jeune, moins obtuse, et forcément moins sûre d’elle ?

Pourquoi s’acharne-t-on à hurler que Tsipras est d’extrême gauche ? Il brandit le Che comme modèle ou quoi ? Il a suggéré la création de Sovkhozes en Attique ? C’est Action directe exposant Bande à Baader ? Non, rien de tel, pourtant. Au mieux, on décrit Syriza comme étant « de gauche radicale ». Pourtant, quand on écoute cette gauche-là, on a tout simplement l’impression d’entendre les socialistes des années quatre-vingt. Ceux qui craignaient l’excès de privatisations, par exemple. Ou de mondialisation. Ou le trop de pouvoir donné aux banques. Ceux qui hésitaient devant ces géniales réformes qui allaient nous envoyer dans l’eldorado capitaliste et qui ont, après la crise des Subprimes, noyé la classe moyenne, et le capitalisme traditionnel pour y mettre à la place un hyperfinanciarisme devenu incontrôlable.

Alors, on tire à boulets rouges en usant de comparaisons délirantes, comme cette députée chrétienne-démocrate belge (affiliée au Parti Populaire Européen, comme la Nouvelle Démocratie qui a mené la Grèce au chaos) qui n’hésite pas à associer Tsipras à Marine Le Pen. Ben oui, il n’y a absolument plus aucune limite. Pourquoi pas Staline ou Hitler, tant qu’on y est ? Quand on en arrive à de telles extrémités, on doit se dire qu’on ne veut plus raisonner, que les dés sont pipés, que les jeux sont faits. Ce sera le Grexit, et tant pis si toute l’Europe le payera très, très cher. Chacun se convainc publiquement que c’est la seule solution. Auparavant, il y a eu des décisions comme ça qui plongent un continent dans l’horreur. Elles aussi avaient été prises par des conservateurs. Ceux qui étaient contre étaient balayés d’un geste du bras. Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Haussetérité

Car, si la Grèce est si nulle en austérité, la rigueur des autres pays, les donneurs de leçons, et les maîtres du Diktat, est tout simplement… foireuse. Car sur la même année (du 3e trimestre 2013 au même de 2014), la dette publique de la zone euro-18 augmentait de la bagatelle de… 242 milliards ! (De 8 991 Mia à 9 233 Mia). Soit 2,6% de croissance en valeur absolue. Alors que la dette grecque officielle a baissé de 2 milliards, celle de l’ensemble de la zone euro a, elle, augmenté de l’équivalent de 70% de la dette grecque ! Et Eurostat triomphe en expliquant qu’elle est… en baisse (se basant uniquement sur la comparaison d’un trimestre à l’autre). Quant à la dette publique absolue de l’ensemble des pays européens, elle a crû de près de 500 milliards, soit plus que la dette grecque, même en ne tenant pas compte de sa restructuration ! Ça représente 1,3% de hausse en ratio dette/PIB pour l’Union européenne. Autrement dit, ce ne sont pas, aujourd’hui, les Grecs qui font croître la dette des autres pays européens, ils font ça tout seuls !

Dans le même temps, la dette absolue de l’Espagne a augmenté de près de 60 milliards. Mais ce sont de bons élèves. Celle de l’Italie, pareil. Bons élèves. Celle du Portugal a pris 20 milliards. On en parle ? L’endettement par rapport au PIB a pris 5% en Espagne, 3,6 % au Portugal, et 4 % en Italie. En un an. La dette française a pris plus de 80 milliards dans la tronche, elle a augmenté de plus de 2 milliards de forints en Hongrie (soit 10 %), de près de 10 milliards d’euros (9-10 %) en Finlande et de la bagatelle de 92 milliards de livres au Royaume-Uni…

Mais Tsipras, vous comprenez, c’est une horreur ambulante !

L’euro zone.

Alors qu’en cinq ans, aucun plan européen n’est parvenu ne fût-ce qu’à limiter la casse en Grèce (hormis dans les prévisions, qui ne se sont jamais réalisées), les 18 autres États de l’eurozone exigent de Tsipras qu’en cinq jours, il présente un plan qui non seulement garantisse le miracle, mais permette à son gouvernement de se maintenir, et satisfasse les exigences draconiennes des autres pays, des exigences qu’aucun d’entre eux ne parviendrait à imposer à sa propre population.

Des partis de droite exigent qu’on taxe enfin les armateurs (qui en principe, devraient déjà l’être depuis l’époque Samaras). Mais ce sont les mêmes qui, dans leurs pays respectifs, offrent de belles ristournes fiscales aux grandes entreprises susceptibles d’aller se faire taxer ailleurs, emportant avec elles tout le tissu économique qui va avec. Ce sont les mêmes qui, en Belgique, ont taxé les diamantaires à 5% de leur chiffre d’affaires pour qu’ils restent. Ce sont les mêmes qui, au Luxembourg, attirent des entreprises étrangères (et leurs impôts) en les favorisant par le biais de ruling scandaleux mais surtout secrets.

Les armateurs, ces salauds, doivent être taxés, hurlent les… libéraux européens. Les armateurs grecs, eux, rappellent que les transporteurs en France sont bien moins taxés qu’eux, et qu’en Allemagne, ils bénéficient de subsides. Cet armateur explique qu’il faut une demi-décennie pour changer les statuts des armateurs grecs inscrits dans la Constitution. Et que lui, qui est financé par… une grande banque française (!), se verra dans ce cas prié par son financier de s’exiler alors aux Kerguelen où le statut fiscal est nettement plus avantageux que ce que l’Europe voudrait imposer à la Grèce. Bien sûr, il défend son bifteck, mais une chose est sûre : les armateurs, comme toute grande entreprise, peuvent voguer vers d’autres eaux si la Grèce devient moins intéressante. Taxer les armateurs, bon sang, mais c’est bien sûr…

Baisser encore les retraites. Bon, allez. Qu’on s’y mette en France, en Belgique, en Suède ! Qu’est-ce qu’on attend, si c’est si bon pour l’économie ? Ah oui, j’oubliais, ce serait envoyer les électeurs dans les bras de Marine Le Pen ou pire. Mais c’est différent en Grèce. Ah bon ?

Taxer l’église, bien sûr. Il faut le faire. Sans oublier qu’elle redistribue tout de même aussi. Mais il est marrant que les Belges le recommandent, eux qui paient cher l’entretien des églises et le paiement des clergés divers et variés, au frais du contribuable. Nul n’a jamais pensé, à l’époque où nous dépassions les 140% de dette, qu’une cure (!) s’imposait à cette catégorie-là de citoyens ! On s’en est sortis autrement.

Mieux récolter l’impôt (aujourd’hui 37% du PIB, contre 33% avant la crise — dites, ça ne ressemble pas au paradis des libéraux, ce chiffre ?) Oui, évidemment. Avec 25% de fonctionnaires en moins ? Oups… Qui va contrôler les entreprises ?

Voilà, on peut tirer ça à l’infini. La situation grecque est horriblement complexe. La résumer à quelques diktats d’une arrogance souvent assez extraordinaire est la démonstration qu’il n’y a pas vraiment de plan de rétablissement pour le pays. Il y a surtout une énorme lâcheté de la part de politiciens bien en place dans leurs pays qui n’osent plus avouer à leur population qu’il va falloir patienter, investir probablement à fonds perdus, et laisser une chance peut-être coûteuse à cette nouvelle gauche qui ne rejette pas forcément l’économie de marché, mais bien les délires d’une caste au service du très grand capital, celui qui vivrait bien isolé dans ses forteresses. Celui qui a réussi à s’enrichir d’une crise épouvantable pour beaucoup.

Il faudrait une solidarité européenne. Un esprit citoyen européen. Les New-yorkais ne se demandent pas une seconde si les habitants du Mississippi dépensent correctement les excédents qu’ils leur envoient tous les ans, depuis plus de deux-cents années.

Solo-darité

En fait, la solidarité européenne existe bel et bien, et on dépense en fait énormément en solidarité transrégionale. Mais uniquement à l’intérieur des États. Paris paye pour le Languedoc. La Bavière paye pour l’Allemagne de l’Est (même si ça l’énerve). Londres paye pour l’Ulster. Bruxelles et/ou la Flandre paye pour la Wallonie. C’est un peu normal, ces régions pauvres sont aussi des clientes des régions riches. Le miséreux de demain sera peut-être le riche d’aujourd’hui. Question d’opportunité géographique. Mais personne n’est en mesure de payer ou ne veut payer pour la Grèce parce que le système est toujours basé sur les nations et qu’aucune n’est aujourd’hui capable de penser une solidarité internationale, européenne.

L’Europe d’avant l’Europe unie reste le modus vivendi de cette soi-disant union. Quand un pays pose trop de problèmes, on ne cherche pas à les régler (comment améliorer la chasse à la fraude fiscale en réduisant le personnel de l’État ?), on exige seulement qu’il rembourse quoi qu’il en coûte, et comme c’est trop cher et qu’il ne pourra jamais rembourser avant de se redresser, on le prie gentiment d’aller jouer ailleurs. Il faut que les pays riches continuent à être encore plus riches et ça ne peux rien coûter.

Donc, Syriza delenda est.

La description que Jean Quatremer fait du Grexit est pourtant épouvantable. L’idée que certains ministres de pays « riches » le souhaitent depuis des années donne des frissons dans le dos. Car la logique du Grexit amène celle du dépouillement total de la Grèce. Saisir tous ses biens, plonger sa population dans une misère digne d’un pays d’Afrique équatoriale, voir sa population s’exiler et ses élites prendre le large, lui enfoncer la tête sous l’eau parce qu’elle n’a pas été obéissante. Et jamais, jamais se souvenir de cette époque où l’on accueillait la Grèce dans l’Europe et dans l’euro en se glorifiant d’y avoir fait entrer la mère de la Démocratie (ou du moins la porteuse de son premier embryon). Guy Verhofstadt fustige Tsipras ? C’est Verhofstadt qui était premier ministre belge quand la Grèce a été acceptée par tous les autres membres de la zone. Mais lui n’est pas responsable ?

La perspective du Grexit décrit par Quatremer — avec des mesures qui circulent certainement dans les milieux eurocrates — est une épouvante économique qui ne peut mener qu’à une épouvante politique. On aura à notre porte un terreau propice à un nouveau totalitarisme. Ou alors un pays qui ne pourrait se redresser qu’en offrant aux entreprises européennes un système de taxation très, très avantageux. Genre un énorme paradis fiscal qui pompera nos impôts, et qui aura de bonnes raisons de le faire sans complexe — le Luxembourg ne se gêne pas et l’argent n’a pas d’odeur.

Dégoût et des couleuvres

Ce sera aussi un pays dégoûté pour toujours de cette « union » européenne qui a de si beaux principes, et une si méprisable lâcheté quand il s’agit de les appliquer à onze millions d’êtres. Un pays sûrement devenu radicalement populiste, mais en réponse aux 18 populismes qui l’auront éjectés de l’euro, et de l’Europe. Un pays qui sera le témoin vivant du manque de valeurs de cette première puissance mondiale qui se targe d’être moralement au top, et qui ne fonctionne que comme une calculette malade, incapable de rapprocher les États, mais très forte dans le tous contre un (tous contre l’Italie quand il s’agit de se répartir des réfugiés ; tous contre la Grèce quand il s’agit d’imposer des mesures qui ont montré leur inefficacité voire leur nocivité).

Le pire, peut-être, sera cette image ravagée de l’Allemagne, maîtresse du jeu, dont le ministre des Finances Wolfgang Schäuble aura fini par avoir gain de cause. Il voulait faire payer les Grecs, rappelez-vous. Qu’il ait raison ou non n’importe même pas, la germanophobie prend déjà des proportions folles, elle augmentera. Il suffira d’un coup ou deux de plus envers un des autres pays en détresse pour qu’à nouveau, l’Allemagne fasse peur de par sa toute-puissance économique, politique, stratégique. D’autres pays, d’autres populations se demanderont s’ils ne sont pas, finalement, que des satellites du centre du pouvoir européen, celui sans qui rien ne peut se décider, celui qui décide de qui joue avec ou pas, celui qui a le pouvoir de plonger un pays dans la misère la plus affreuse parce qu’il n’a pas respecté les règles du jeu de l’euro, ce super Deutsch Mark qui appartient à l’Allemagne d’abord, aux autres États ensuite — et de préférence ceux qui pensent comme elle.

Les Allemands, ce beau peuple qui était prêt, naguère, à aider les autres, conscient que son propre enrichissement dépendait de la bonne santé de ses frères membres de l’Europe. Que restera-t-il de sa réputation après le Grexit ?

L’Allemagne pour qui l’euro a été pensé, et qui a longtemps maintenu notre monnaie commune beaucoup trop haut parce que ça l’arrangeait, peu importât que d’autres pays de l’Europe en souffrent. On ne pourra considérer l’euro comme une monnaie européenne que lorsque ses dirigeants seront totalement indépendant de tout pouvoir national. Est-ce que cela arrivera un jour (à supposer que ce soit possible) ? Les dernières semaines nous ont murmurées que non.

Le Grexit permettra aussi à beaucoup de populistes de « démontrer » à leurs ouailles que la monnaie unique est une erreur et qu’il faut en revenir aux anciennes monnaies. Quoiqu’il nous en coûte, à tous.

Le Grexit, c’est le début de la fin du rêve européen. La consécration d’une Europe des nations, même pas union, mais tout au plus communauté. Un machin dont le citoyen est de plus en plus éloigné

Oui, les pays qui font « des efforts » râlent. C’est normal. Mais il serait bon de leur rappeler que ce n’est pas la Grèce qui les freine, mais le manque de cohésion politique d’une zone euro mal pensée, un manque que les pays du Sud paient cash depuis sept ans déjà, et pour combien de temps encore ? Et dont l’Allemagne récolte, finalement, les profits. Car quoi qu’elle dise, son PIB, lui, est toujours en hausse, danke schön !

Au final, l’euro, c’est un peu comme au foot : c’est un jeu qui se joue à 19 et à la fin, l’Allemagne gagne. Mais à force de trop gagner, on finit, un jour, par tout perdre.

(1) J’avais d’abord par erreur attribué la défense des mesures grecques à Francesco Giavazzi, mea culpa. Merci au lecteur attentif.

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