Bruxelles, poubelle institutionnelle.

27.5.15Joël D. habite la prestigieuse avenue Molière qui n’a pas grand-chose à envier aux belles avenues du 16e arrondissement de Paris. Le 19 mai (un mardi), il tombe sur « deux sacs blancs déposés contre l’arbre qui est devant [son] entrée ». L’un des sacs est entrouvert. On distingue des langes souillés et des enveloppes qui permettraient d’identifier le pollueur ou la pollueuse. Joël appelle Bruxelles Propreté. Réponse du préposé : adressez-vous à la commune ! Vous pouvez me donner le numéro ? demande Joël. Non, je n’ai pas ce renseignement, répond le fonctionnaire. Ah, c’est bizarrement organisé, chez Bruxelles Propreté.

« Adressez-vous à la commune. Non, je n’ai pas leur numéro… »

Joël appelle alors les renseignements (payants) et obtient le numéro du service propreté de la commune d’Ixelles. Tout en se demandant pourquoi le préposé de Bruxelles Propreté ne peut centraliser les plaintes et les transmettre lui-même à la commune. Enfin, c’est comme ça, on ne va pas en faire une montagne de détritus ! Joël téléphone donc à la commune, mais il est tard (genre pas très tard du tout pour un citoyen, mais franchement tard pour un service communal). Il tombe sur un répondeur qui lui propose de laisser un message. Il laisse le message et se dit que la commune va régler le problème. Le lendemain, il part au boulot. Les sacs sont toujours là. Ils seront sûrement enlevés dans la journée, se dit-il. La Belgique est un pays bien organisé, non ?

Milou en juin.
Mais à son retour, les sacs sont toujours là. Pire, les ordures ont largement débordé ! Elles sont désormais agrémentées de deux jolies crottes de chien (c’est Mirza et Milou les coupables, je le sais de source sûre). Joël rappelle le service communal, tombe à nouveau sur un répondeur, il redonne son numéro de téléphone, il attend 24 h, rien ne se passe. Il rappelle encore et ô miracle, une vraie voix humaine lui répond. Oui, oui ! Une vraie voix d’une vraie personne !

— Ah, mais monsieur, l’avenue Molière est une voirie régionale ! Ce n’est pas de notre ressort, dit la voix.

Mais contrairement au préposé de Bruxelles Propreté, ce fonctionnaire communal lui annonce qu’il va — incroyable audace — prévenir lui-même les services régionaux ! Joël retrouve foi dans l’usine à gaz bruxelloise, non sans se demander pourquoi il n’a pas obtenu un service aussi incroyablement performant du premier coup. Enfin, « performant »… Le vendredi soir, les sacs trônent toujours contre l’arbre et devant son entrée. Mais un employé es† effectivement passé, puisqu’ils sont désormais garnis d’un autocollant de 10 cm sur 15 qui « indique virilement que ce n’était pas le bon jour de sortie des immondices » constate Joël. Visiblement, le préposé n’a pas tenté de connaître la provenance des sacs.

Les immondices commencent à envahir la chaussée…

En revanche, les immondices qui avaient débordé, eux, se promenaient toujours sur le trottoir et avaient même commencé à envahir la chaussée. Mais la grande machine de nettoyage s’est mis en branle et dès le lendemain — le samedi — les sacs sont enfin emportés par Bruxelles Propreté ! Miracle ! Sonnez les cloches, etc. etc.

Mais bon, en même temps, c’est un peu normal, le samedi est un jour de ramassage. Quant aux immondices dégueulés par les sacs au cours des jours précédents, ils jonchent toujours le sol de la prestigieuse avenue. Ils le joncheront au moins jusqu’au lundi.

24.5.15L’éboueur sonne toujours deux voies.
On dit que l’histoire se répète. Eh bien oui. Le lendemain du ramassage héroïque, Joël D. sort à nouveau de chez lui pour faire une balade dominicale et profiter de l’ambiance arborée de sa belle avenue. Et il tombe nez à nez avec… trois sacs sortis d’on ne sait où, toujours contre le même arbre, devant son entrée, avec des langes qui dépassent ! Ouin ! Ouin !

Alors, Joël D écrit à plus ou moins toutes les personnes qui pourraient, de près ou de loin être concernées par la propreté de l’avenue Molière. Tout en se demandant à quoi peuvent bien servir tous ces services. Et non sans exiger malicieusement la démission de tout ce beau monde.

C’est là que l’échevine de la propreté d’Ixelles, Viviane Teitelbaum (MR), découvre l’histoire et lui répond par mail. Elle s’excuse dûment pour « ce va-et-vient » entre région et commune qui « n’est certainement pas signe d’efficacité ». Elle s’offusque aussi de la difficulté à joindre le numéro vert de l’administration communale et de l’absence de rappel suite aux messages de Joël. Une enquête sera menée. Un rapport sera établi. Elle explique ensuite où se situe le problème. Et là, vous allez pouffer.

La commune n’a pas le droit de toucher aux voiries régionales, mêmes quand elles sont crades…

L’avenue Molière est une voirie régionale. Ce qui signifie que c’est l’Agence régionale Bruxelles-Propreté qui doit la nettoyer et enlever les dépôts clandestins. Bruxelles Propreté, c’était le premier numéro que Joël avait appelé !

Mais il y a pire : la commune n’a même pas le droit de demander à ses propres agents de prendre le nettoyage de la rue en charge! Autrement dit, quand un balayeur finit le nettoyage d’une rue communale perpendiculaire à une voirie régionale, s’il voit des détritus, c’est pas touche ! C’est comme qui dirait chasse gardée. Sauf que visiblement, la région chasse bien moins efficacement. 

Les douze travaux de Viviane.
Viviane Teitelbaum est elle-même scandalisée par ce système infernal « qui pénalise les citoyen-nes ». Pour elle, il n’est évidemment « pas normal que certaines rues soient mieux nettoyées que d’autres ». Et elle constate que toutes les voiries régionales d’Ixelles sont plus sales que les voiries communales. Et que la commune est forcée de dépasser le cadre de ses compétences en compensant les manquements de la région.

Sauf que voilà, elle n’a pas les moyens de faire tout le boulot à la place de Bruxelles Propreté. Viviane Teitelbaum : « si nous ne pouvons pas décider de nous substituer à la région, en général j’essaie que les balayeurs et balayeuses Ixellois-es signalent les encombrants sur ces voiries pour qu’on puisse les enlever, et en vérifient l’état. De fait nous intervenons très régulièrement ; le plus souvent possible, pour soulager les riverain-e-s ».

Dans son mail à Joël D., elle conclut en promettant d’envoyer régulièrement des agents constatateurs ixellois avenue Molière pour constater les infractions et les réprimer. Ce qu’elle fait déjà, me dit-elle, et très régulièrement, pour d’autres voiries régionales comme les chaussées de Vleurgat et de Waterloo ou la rue Defaqz.

Absurde n’est-il pas ? (The Monty Pythons’ Flying Garbage Circus).
De ceci, je tire deux enseignements. Le premier, c’est qu’il faut rapidement supprimer cette distinction stupide entre voiries régionales et communales. On se croirait au XVIe. Non, pas l’arrondissement, mais le siècle ! Le second, c’est qu’apparemment, les services communaux sont nettement plus efficaces que les services régionaux. Peut-être parce que l’inefficacité éventuelle retombe sur les échevins aux élections suivantes. Alors que personne ne va cesser de voter pour Fadila Laanan, actuelle ministre bruxelloise de la propreté, uniquement parce que des sacs ont traîné pendant une semaine sur son trottoir…

Joël D., lui, pense qu’il faudrait plutôt ramener le nombre de communes bruxelloises à une ou deux. Un peu sur le modèle anversois. Selon lui, la multiplicité des postes sert surtout le clientélisme des partis. Ce n’est probablement pas tout à fait faux, mais même à Anvers, les tâches restent réparties entre districts. Parce que la proximité du citoyen a aussi un sens.

Mais quel que soit son point de vue sur les structures de gestion de la « capitale » de l’Europe, il me paraît évident qu’il y a urgence à éliminer, une à une, les absurdités qui rendent Bruxelles ingérable, et la saleté urbaine qui en découle (ou qui s’en écoule, dans le cas présent). Et il y en a beaucoup, de ces absurdités ! Si on commençait déjà par là plutôt que de lancer tous les deux ans un nouveau système de ramassage ou un grand plan de développement multidécennal qui sera changé de fond en comble à la prochaine majorité, on ferait un énorme pas !

Trop poubelle pour toi !
Entretemps, Bruxelles est donc toujours plus poubelle que belle, parce que des Bruxellois n’ont aucun sens civique (« ce sont des porcs », me dit-on dans l’oreillette — difficile de ne pas le penser en effet) et se fichent éperdument de leur environnement. Mais aussi parce que les institutions sont tarabiscotées, emmêlées, et quelquefois je-m’en-foutistes. Et au final, dans cette usine à gaz qui est la capitale d’une autre énorme usine à gaz, l’on ne sait plus qui appeler en cas de problème !

Enfin, à part ça, il y a une excellente nouvelle pour nos chers ministres bruxellois : la prochaine réforme institutionnelle peut se faire sans la N-VA. Elle peut même ne se faire qu’en Région Bruxelles-Capitale. Ce serait celle qui rapprocherait les citoyens des services les plus basiques. Chiche ?

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14 Comments

  1. guypimi
    juin 22, 16:46 Reply
    Tout ceci n'est que la pointe de l'iceberg sur lequel vient se fracasser la Belgique. Le titanic générique c'est l'absurdie institutionalisée par le non respect d'une logique HUMAINE par l'imposition d'une logique du sol flamingante qui impose ses diktats à toute la Belgique tout en voulant sa disparition ! Le point de départ c'est le refus par quelques bourgmestres flamingants d'un recensement démocratique ( Lois de 1932) et l'abdication du ministre de l'intérieur GILSON ( la puce aux scouts)à qui les flamingants devraient élever une statue qui le sortirait de l’anonymat glauque dans lequel il est plongé. Il habitait la " folle Chanson" !
  2. […] BON A SAVOIR : Le Fléau de la "Bureaucratie" - I N S I M Constantine . Blog. Stéphane Champagne, collaboration spéciale. L'analyste du phénomène bureaucratique. Vers une société de «jobs à la con» ? Bruxelles, poubelle institutionnelle. […]
  3. chatlibre
    juin 22, 18:25 Reply
    "parce que des Bruxellois n’ont aucun sens civique (« ce sont des porcs », me dit-on dans l’oreillette — difficile de ne pas le penser en effet) " Est-on certain que ces détritus ont été laissés par des bruxellois? Certains habitants de Wallonie ou de Flandre laissent systématiquement leurs déchets à Bruxelles car les sacs blancs y coûtent beaucoup moins cher que dans leur commune ...
  4. louis
    juin 22, 19:04 Reply
    Bruxelles-propreté(?) est un drôle de brol. Déjà eu affaire à eux. Leur travailleur le plus "performant" semble être le répondeur téléphonique!
  5. Salade
    juin 22, 19:39 Reply
    En temps que wallon, je peux vous dire que la wallonie est également une poubelle, rassurez-vous :-) Ca ne date pas d'hier. C'est une question d'éducation et de prix trop élevé des sacs poubelles.
  6. u'tz
    juin 22, 23:18 Reply
    avenue molière des poubelles de pampers plein, le mauvais jour à st-michel des poubelles pleine de questionnaires d'examen, le bon jour...
  7. Andy
    juin 23, 11:17 Reply
    Monsieur, vous devriez vous inspirer des "règles de bonne conduite" du Soir, qui précisent entre autres que pourraient ne pas être publiés: "les messages hors-sujet ou incompréhensibles ; les messages n'apportant aucun élément de nature à faire progresser le débat en question" Si vous édictiez de telles règles, et de temps en temps les appliquiez, peut-être serions nous dispensés des commentaires de certains de vos lecteurs, qui viennent, à propos du génocide arménien, nous parler de l'appauvrissement de la Wallonie, du CPAS de Tournai, de la loge, de la création d'Israël et j'en passe. Sans parler des erreurs factuelles grossières qu'ils assènent comme parole d'évangile. Je maintiens que la logorrhée de certains, les commentaires intempestifs et hos sujet d'autres, tirent l'ensemble de votre blog vers le bas, et me le rendent chaque jour plus anondin. Ceci étant, vos remarques sur Bruxelles Propreté sont pertinentes, voyons voir ce que les trolls vont en faire.
  8. Thibault
    juin 23, 12:00 Reply
    Je rebondis sur cette histoire pour en raconter une autre. Il y a quelques années, Bruxelles Mobilité a fait le même constat que celui conté ci-dessus : lorsqu'il y avait un trou dans une route, dans un trottoir, impossible pour le citoyen de le signaler facilement ou d'avoir un suivi. Bruxelles Mobilité a donc créé en collaboration avec les communes et avec l'informatique régionale un site internet décliné en application pour smartphone, "Fix My Street" (http://fixmystreet.irisnet.be) Ce site permet à chacun de signaler "un incident de voirie" et celui-ci est alors redirigé vers le responsable institutionnel qui peut le résoudre. Le citoyen peut suivre l'évolution de son signalement (transfert entre institutions, envoi vers impétrant, inscription dans un planning, résolution...) Mais surtout, ici si on respecte le découpage institutionnel, cela ne se fait pas au détriment du service puisque tous les participants ont accès aux informations. Ce site internet pourrait être élargi aux problèmes de propreté (ou copié pour un site entièrement dédié à la propreté), cela offrirait une solution aux problèmes de communication entre citoyen et institutions tout en préservant des institutions qui bien souvent, ont leur intérêt (le rôle des communes en tant que pouvoir local me semble important, le pouvoir régional avec ses nouvelles compétences va prendre tout son intérêt dans le futur) Ce n'est pas que je veuille faire la publicité de ce site internet (quoique...) mais je pense qu'il symbolise une nouvelle tendance du service public qui devrait être encouragée et vers laquelle plus de services au citoyen devraient tendre.
  9. Sucre
    juin 23, 16:40 Reply
    J'habite une autre voirie régionale à Ixelles. J'ai été confronté à des problèmes (de signalisation, pas de propreté) sur cette avenue et, s'il faut reconnaître que, si la communication n'est pas leur fort, en revanche le problème est généralement traité assez rapidement et efficacement une fois signalé. Je ne peux pas en dire autant des différents services communaux. Comme quoi, une expérience n'est pas l'autre. :-)
  10. u'tz
    juin 25, 01:59 Reply
    perso en bon flamand du rand j'avais cru comprendre que la poubelle c'était la région capitale de bruxelles, la responsable pour le balayage je sais pas... chaussée, trottoir tout ça... perso je pensais que les chiens avant d'être écrasé chiaient sur le trottoir du voisin de leur maître...
  11. Rivière
    juin 25, 22:04 Reply
    Msieur Sel, Vous me faites bien marrer avec votre ptite histoire du pov' monsieur qui a attendu une semaine pour que les déchets partent... J'ai bossé comme agent constatateur environnemental dans une commune wallonne que je ne nommerai pas et je trouve que le bonhomme a bien de la chance que les déchets soient partis en une semaine. J'ai plusieurs fois eu ce cas : 1) un citoyen me signale ce genre de dépôt (ou pire) dans sa rue ou devant chez lui 2) je me rends sur place le jour même ou au pire le lendemain ( et oui, 2 - 3 sacs abandonnés devant chez Mr untel c'est crade mais ce n'est pas du tout le genre d'infraction grave auquel je devais couramment faire face : en dessous de 5 sacs, le genre pas réglementaire, on est toujours dans le petit dépôt et pour la justice, en dessous d'un mètre cube, ils ne mouftent pas) 3) je fouille, je trouve ou non des noms, j'emballe les déchets dans des sacs spéciaux de la commune 4) de retour au bureau, j'établis une liste des endroits ou le service travaux doit aller ramasser des déchets et je leur faxe puis j'établis les pv et lance les procédures. ... 5) quelques jours plus tard, on me resignale un dépôt au même endroit, j'y retourne et ô surprise le service travaux n'est pas venu chercher le dépôt signalé et évidement des gens on ajouté des déchets (que je fouille) relire (3) et (4) mais en plus j'envoie un mail et je téléphone au responsable (qui me dit : oui oui) ... 6) quelques jours plus tard, on me reresignale un dépôt au même endroit, j'y retourne et ô surprise le service travaux n'est pas venu chercher le dépôt resignalé et évidement des gens on rajouté des déchets (que je fouille) ... Le dépôt reste là un mois avant que le service travaux n'embarque enfin la montagne de déchets (les responsables accuse le mandail qui est chargé du ramassage (mais pas de bol, je le connais bien ce gars et je les connais bien aussi ces "responsables", je sais qui croire : le mandail reçoit nos liste de déchets à évacuer par paquet (ce qui ralentit tout vu qu'il les fait dans l'ordre chronologique et donc repasse autant de fois qu'on a signalé un dépôt non évacué donc perte de temps) Enfin, tout ca date du précédent bourgmestre, avec le nouveau, c'est différent, mon collègue qui a choisit de rester en poste là bas doit se dépécher d'aller fouiller les dépôt pour qu'ils ne soient pas évacué avant son arrivée (ca parait cool pour le citoyen sauf si on réfléchit : vous, vous payez vos sacs mais ceux qui font des dépôt n'en paie pas et c'est quand même évacué sans qu'il ne soit possible d'aller leur tirer l'oreille) Bon, si je ne suis pas clair, sorry mais là j'ai bossé 9h et je n'ai pas fini bonnes soirée
  12. thomas.B
    mai 13, 11:21 Reply
    Un vrai scandale, si les organisations compétentes ne font pas leurs travail, on ne risque pas d'aller de l'avant

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