Raymonde, thermomètre d’une société en perdition.

Capture d’écran 2014-12-18 à 00.27.47Raymonde Le Lepvrier a fait le buzz parce qu’elle tombait au bon moment. Le buzz est le résultat d’une espèce nouvelle de catharsis (achetez-vous un dictionnaire, bon sang !) où le spectateur se libère d’une série d’incertitudes en attribuant à une scène la qualité de vérité. Pour tous ceux à qui il manquait une « preuve » de « la violence » des syndicats, la courte vidéo de Raymonde au magasin résume et traduit en vécu les affirmations écrites, forcément moins crédibles. Ça permet aux antigrévistes de remplacer enfin des témoignages — toujours sujets à caution — par une démonstration visuelle. La preuve une fois obtenue, largement partagée, ils se libèrent de tout complexe (d’où une catharsis), en diffusant le numéro de téléphone de la coupable, jugée d’avance, et en créant une page Facebook pour exiger son licenciement.

Avouez que c’est très confortable, il suffit de cliquer de chez soi, bien au chaud, sur « je signe la pétition ». Et zou, on menace l’emploi ou la position de la dame. Un lynchage réseautique où les juges remplacent l’acte d’accusation par un clic.

Dans un monde normal, on se serait peut-être intéressé à Raymonde Le Lepvrier plus tôt. Par exemple, il y a un an, quand not’ Raymonde s’insurgeait en vidéo contre l’austérité du gouvernement Di Rupo (eh oui). Elle rappelait que sa grand-mère disait : « C’est toujours ceux qui gagnent le plus qui disent à ceux qui gagnent le moins qu’ils gagnent trop ». Une phrase extrêmement efficace et hélas terriblement vraie aujourd’hui que, par exemple, les pratiques de blanchiment fiscal au Luxembourg sont connues. Pourtant, cette vidéo-là, un peu statique il est vrai, n’a été vue que par 650 personnes. Un an plus tard, en pleine action de grève, la même Raymonde, excédée, entre dans un magasin de vêtements de la chaîne Lola & Liza, met le bazar en déplaçant quelques fringues, s’exclame « m’en fous » quand un de ses comparses se demande s’il n’y a pas de caméra, et tance la patronne de la boutique en lui disant qu’elle n’est pas solidaire. Résultat : 750.000 vues sur DailyMotion, et le compteur monte toujours.

Évidemment, choisir de mettre le souk dans un magasin qui s’appelle Lola et Liza, quand on s’appelle Raymonde, ça choque…

Raymonde, c’est le Bangladesh en pire !
Auparavant, elle avait jeté des vêtements sur le sol dans une boutique H&M. Sur le sol, rendez-vous compte ! Et il y a même une robe jaune piétinée ! De quoi pondre un article dans la pourtant vénérable Libre (Belgique). C’est une récidiviste ! Qu’on la pende à un kapstok !

Bon, ceux qui crient à l’horreur syndicale sur ce coup-là devraient tout de même se rappeler que cette même chaîne de magasins fait appel à des sweat shop (vous savez, de ceux qui s’écroulent parfois, faisant plus de mille morts, au Bangladesh), emploie des enfants et paye une misère (40 $ par mois pour plus de 12 heures par jour — non, franchement, cliquez sur le lien ci-devant pour voir quelle misère hallucinante vous permet, m’sieur dames, de vous vêtir pas cher dans ce superbe magasin honteusement saccagé par votre cible gauchiste du jour !)

Alors, oui, Raymonde y a été un peu fort. Non, elle n’a probablement même pas pensé aux travailleurs bangladais. De là à exiger son licenciement, il y a une marge.

Mais comme toujours, dans les buzz, les aveugles sont de sortie, en escadrille. Car au fond, cette vidéo n’a pas grand intérêt, si ce n’est de dévoiler le caractère bien trempé de la dame — qui manque du reste un peu de répartie. Raymonde n’a pas besoin d’être réellement violente pour impressionner. Elle entre, elle prend des cintres emplis de vêtements par dix et les plaque sur un autre rayon. Vlan. Elle n’élève même pas la voix. Elle ne blesse personne, sinon l’amour propre de la gérante. C’est vrai, elle parvient à obliger un magasin à fermer. Elle menace sans rougir. Elle a une vision désuète de la grève. On ne défend pas le droit de grève en s’en prenant à la liberté de travailler de ceux qui, le même jour, ont fait un autre choix.

Mais violer ce principe n’en fait pas une criminelle.


Les grandes grèves deux, le retour.
Ceux qui la défendent toutes griffes dehors rappellent à juste titre que les grévistes ont aujourd’hui deux adversaires : le patronat et l’État. Et ça, c’est nouveau en Belgique. Du moins, on n’avait pas vu ça depuis des décennies. Les progrèves pourraient aussi souligner que nous sommes désormais dans un monde de chiffres. Les valeurs se sont fait la malle. Dès le lendemain de la grève, les organisations patronales et les ministres ad hoc ont sorti leurs statistiques pour démontrer qu’au fond, la grève a foiré. Rendez-vous compte : 77 % des gens ont tout de même travaillé, selon les chiffres officiels. Pourtant, les villes étaient vides et les magasins clos. Le visible contredit les chiffres claironnés. Du coup, on peut comprendre que les syndicats aient simplement anticipé cette mauvaise habitude en s’efforçant de faire chômer un maximum de gens pour avoir, eux aussi, des chiffres un tant soit peu crédibles. Toute cette mobilisation pour se voir ensuite attribuer un flop, c’est insupportable pour eux.

Si des gens ne croient pas aujourd’hui aux chiffres officiels, c’est parce qu’il y a eu des Raymonde. Je ne défends pas son action, je constate les données de la guérilla entre syndicats et gouvernement.

Les syndicats ont néanmoins failli. Tout comme les organisations patronales et le gouvernement. Ils sont tous restés sur des positions idéologiques anciennes et n’ont visiblement pas encore compris que les lignes ont bougé plus vite que les organisations. Elles sont toutes, gouvernement inclus, ancrées dans une lutte capitalisme-travailleur obsolète et n’ont pas compris que la mondialisation inconditionnelle (notamment les accords avec la Chine qui lui ont permis d’inonder notre marché de produits quasi gratuits, sans réelle contrepartie) et le consumérisme requérait une distribution cohérente de la richesse. Dans un capitalisme de consommation, toute réduction du pouvoir d’achat du consommateur entraîne un effondrement égal de l’ensemble de l’économie. Un certain nombre de patrons l’ont bien compris, qui analysent l’austérité imposée par le gouvernement Michel comme totalement naast de kwestie. La plupart des acteurs patronaux trouvent d’ailleurs que le saut d’index est une mesure sans intérêt.

Tout le monde a failli. Pas seulement les syndicats !

Or, alors que les acteurs sociaux et politiques devraient baser leurs slogans sur leurs intérêts mutuels (et on voit que la concertation patron-syndicats est plus fluide que celle qui oppose population et gouvernement), l’ensemble de la société dérive vers un malstrom d’une violence toujours croissante, où les insultes sont devenues la norme.

L’arrivée d’un syndicaliste pur jus à l’ancienne comme Marc Goblet à la tête de la FGTB est mauvais signe. Elle s’accompagne de slogans dignes du Front populaire. Si la grève est absolument justifiée par l’absurde austérité européenne et l’incurie gouvernementale, la direction qu’elle a prise (solidarité des travailleurs contre le patronat) est franchement improductive. La défection d’une grande partie des travailleurs, particulièrement dans les petites entreprises, a probablement moins à voir avec le manque d’adhésion de ceux-ci à la lutte pour une société plus juste, qu’avec le constat au quotidien que l’entreprise est tout aussi menacée par l’aveuglement merkélien de nos élites politiques que ne l’est l’emploi.

Quand les plus menacés sont les plus oubliés.
Du coup, les dirigeants de petites sociétés et les indépendants auraient pu ou dû accompagner le mouvement : de plus en plus d’indépendants employeurs constatent que leur salaire est passé sous la barre de celui de leurs salariés. Selon le SNI, ils ont vu leur propre revenu net fondre de 7,5 % en cinq ans. Si l’on compare leur net sur 13,85 mois à celui des employés, ils récoltaient en 2013 en moyenne 1.482 € par mois. Ceci, sans la couverture sociale des employés, et sans aucune protection : ni droit au chômage, ni congé maladie, ni préavis. Leurs horaires de travail datent d’avant le Front populaire : 58 heures par semaine (contre 38 heures pour les employés). Et 16 % d’entre eux ont un revenu net de moins de 850 euros. Mais revenons à la moyenne : sur la même période (2008 — 2013), l’index santé a crû de 11,3 %. La crise aurait ratiboisé le pouvoir d’achat des indépendants de… 18,8 % ! Enfin, sur la même période, 23 % des commerces ont tout simplement fermé !

Alors, quand on exige d’eux qu’ils ferment boutique ne fut-ce qu’un jour pour être solidaires de salariés qui vont peut-être perdre 1 % cette année (saut d’index moins les corrections fiscales), vous comprendrez que ça leur reste en travers de la gorge. Surtout s’ils emploient du personnel. Voyant leur pécule mensuel en euros fondre d’un petit 8 %, ils ont aussi vu, sur la même période, celui de leurs employés grimper d’un bon 10 %. Et c’est sans compter la rigueur actuelle du fisc qui leur octroie de plus en plus difficilement des délais, pratique des taux usuraires et impose des amendes de retard devenues meurtrières pour les TPE en difficultés, les entraînant quelquefois irrémédiablement vers la faillite. Or, si un entrepreneur failli n’a pas droit au chômage, il n’a pas non plus le droit de reprendre ses clients d’avant la faillite, si ce n’est en les rachetant ! En d’autres termes, c’est la mort économique qui menace les plus productifs d’entre nous, chaque trimestre !

Pour un indépendant qui subit la crise, Raymonde paraît être d’un égoïsme hallucinant !

Pour un indépendant qui subit de plein fouet une crise qui le lamine à sec, l’exigence des syndicats d’une solidarité inconditionnelle avec les salariés grévistes (en lui faisant fermer sa boutique, par exemple) paraît d’un égoïsme hallucinant. En réponse, il se demande ce que les syndicats feront pour lui.

Marc Goblet répète sans cesse qu’il inclut « les petits indépendants » dans « les travailleurs » et qu’il les défend aussi. Mais il n’y a pas une mesure dans son programme qui peut atténuer, même un tout petit peu, leurs angoisses. C’est même le contraire. À l’inverse, les organisations et syndicats patronaux sont restés coincés sur un combat de riches : ils rejettent l’imposition des plus-values et encouragent de ce fait l’imposition sur le revenu du travail. Pourtant, ce ne sont pas les indépendants en difficultés qui pâtiraient d’une telle imposition, mais les rares qui parviennent encore à vendre leur entreprise en faisant une réelle plus-value — ce qui suppose déjà qu’elle soit florissante ! Le transfert fiscal est indispensable aussi entre indépendants. Les plus pauvres paient proportionnellement nettement plus en charges sociales que les plus riches. Je ne lis cette analyse et ses corollaires nulle part !

Nous sommes tous dans le même bain économique.
Là où tous se plantent, c’est qu’aujourd’hui, les intérêts de la petite entreprise et du travailleur sont plus étroitement liés que jamais. Si ce dernier perd 1 % de son revenu, l’entreprise perdra au moins 1 % de son chiffre (et plus