Bart De Wever en panda. Analyse d’un discours populiste.

 Capture d’écran 2014-03-16 à 11.55.50C’est l’émission qui récompense les «étoiles de la télévision flamande» sur la chaîne privée Vier. Au moment de présenter le programme «le plus populaire», on voit arriver deux pandas. L’un d’entre eux tombe dans un trou du décor, se relève un peu difficilement, aidé par son comparse. La salle applaudit. Le panda s’approche du pupitre, fait un peu le singe, dodelinant. Puis, il retire son masque et l’on entend une clameur. La salle rit, certains sont plus perplexes, mais l’effet est réussi : plusieurs personnes portent les mains au visage, l’air de dire «Oh ! Non ! C’est dingue ! Il l’a fait». Devant eux, en costume de panda, c’est Bart De Wever !

La chaîne Vier, qui ne s’est pas engagée à respecter la période de prudence d’avant élections pendant laquelle on donne à tous les partis une chance plus ou moins égale et une représentation équitable, a donc choisi «le politicien le plus populaire de Flandre» pour présenter le programme le plus populaire. Les esprits populaires trouveront ça logique. C’est néanmoins lui donner l’occasion de briller et de faire un de ces coups politiques dont Bart De Wever a le secret. Alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’il fasse un discours sur la popularité, sur la télévision, sur le succès ou sur lui-même, il en a profité pour donner un speech politique et pour, une fois encore, parler de lui, sous couvert d’humour. Un speech très soigneusement rédigé, une très belle leçon de populisme.

Bart De Wever : «Je n’étais donc pas à l’hôpital… enfin… pas encore… [gros applaudissements]. [Hors micro:] je suis tombé, c’est vraiment arrivé… [Il reprend son discours :] je n’étais pas à l’hôpital, je n’étais pas non plus en Suisse, j’étais à Mons [en français dans le texte] où mon ami Elio m’a offert un travail à durée indéterminée. Sept cent mille euros par an, et autant pour mon camarade Xing Hui. Chez Bpost, ils peuvent toujours rêver d’un tel salaire… Et une escorte de police pour arriver à temps partout, quand tu veux aller dormir à la maison au zoo d’Anvers. Formidable ! Il n’a pas précisé cependant que c’était pour un programme de reproduction, donc, pour nous, c’est charrette ce soir, alors, sans attendre, voici les nominations pour le programme télé le plus populaire.»

À première vue, pas mal d’humour. En tout cas, si Bert Kruismans avait dit un texte similaire, la plupart des Belges en aurait ri. Sauf que ce n’est pas un humoriste qui parle.  Et du coup, ça mérite une analyse. Car cet événement est particulièrement révélateur de la mentalité Bart De Wever…

«Je n’étais donc pas à l’hopital…»
Bart De Wever a pris la mauvaise habitude d’utiliser les événements de sa vie, bons comme mauvais, comme autant de messages politiques. S’il a été à l’hôpital, c’est parce qu’il a fait des efforts surhumains auparavant. Mais là, tout va bien, il fait le clown, donc, il a retrouvé toutes ses forces. Elio Di Rupo a aussi instrumentalisé sa propre santé, en se faisant gommer quelques rides avant de devenir premier ministre ou en montrant son dos de jeune sexagénaire. Toutefois, il ne commente pas ses séjours éventuels à l’hôpital et n’instrumentalise pas tous les événements de sa vie.

«enfin… pas encore… [gros applaudissements][Hors micro:] je suis tombé, c’est vraiment arrivé… [Il reprend son discours]»
Il utilise habilement la chute qu’il a réellement faite en public pour montrer qu’un petit incident ne l’atteint pas physiquement, ni moralement.

C’est là que commence le discours politique. Il n’est pas axé sur son programme, ni sur l’avenir du parti, et ne s’attaque même pas à son opposition (CD&V, Open VLD… ou les autres partis flamands contre lesquels il se présente). Il s’attaque exclusivement à Elio Di Rupo, à la politique du PS, à la Wallonie, ses ennemis extérieurs dont il prétend débarrasser la Flandre pour lui permettre de progresser enfin sans le boulet francophone.

«Je n’étais pas à l’hôpital, je n’étais pas non plus en Suisse»
Ceci semble faire allusion aux quelques jours de vacances que Bart De Wever a pris après son hospitalisation. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il peut s’agir aussi d’une allusion à la présence du premier ministre belge Elio Di Rupo à Davos, en Suisse, pour le Forum économique mondial, fin janvier. En évoquant ce déplacement, De Wever chercherait à donner l’impression qu’Élio Di Rupo se «prélasse» ou se promène en Suisse, alors qu’il y est en mission économique, ce qui n’est pas seulement normal, mais aussi honorable, et qu’il se prépare à rencontrer les PDG d’entreprises telles que Bombardier, Volvo Trucks ou Audi pour les convaincre d’investir en Belgique. Pendant que Bart De Wever fait le clown sur Vier et lance ses critiques sur un ton «humoristique», Elio déclarait à l’Avenir : «Je veux convaincre les PDG présents dans les prochains jours des atouts de notre pays. […] Notre localisation, notre système fiscal global, notre niveau d’éducation… Les coûts salariaux, ce n’est pas tout» Fiscalité, éducation, coûts salariaux, trois choses fondamentales absentes du discours de Bart sur Vier.

Jusqu’à «je n’étais pas en Suisse», où Bart De Wever sous-entendrait que lui n’irait pas profiter du bon temps à Davos, il parle en son nom propre. Surtout s’il n’a pas du tout pensé à Davos (mmmm…) et n’évoquait que son passage en Suisse à lui — c’est un peu chaque auditeur qui interprètera… À partir de la phrase suivante, il bascule, change de personnalité et parle en tant que panda (femelle : il joue le rôle de Hao Hao). Ce faisant, il peut se permettre toutes les railleries qu’il veut puisque ce n’est en principe plus Bart qui parle, mais Hao Hao. C’est une technique humoristique éprouvée. Si vous voulez dire des insanités insupportables, faites-les dire par une personne insupportable. Déguisez-vous en Saddam Hussein, et vous pouvez dire «il faut éliminer tous les Juifs». Ça peut même faire rire. Baron Cohen en use dans Le Dictateur. Mais c’est évidemment une technique qui prend un sens différent quand on fait de la politique au niveau d’un Bart De Wever : la satire qui sert un satiriste est une soupape saine et nécessaire dans une démocratie. Mais quand elle est détournée par une éminence politique, elle peut servir à induire un discours raciste, de façon «innocente». Pour cette innocence, le panda est un personnage idéal. Qui oserait critiquer un [Bart De Wever] en gentil panda ? (moi, en l’occurrence, et je vais m’en prendre plain la gueule sur les réseaux…)

«j’étais à Mons [en français dans le texte]»
Pourquoi «Mons» en français, alors que partout en Flandre, on dit «Bergen» ? Parce que les Francophones ne comprennent que le français ? Parce que Mons n’a rien de flamand ? Ce choix n’est déjà pas innocent.

«où mon ami Elio m’a offert un travail à durée indéterminée.»
Ceci est présenté comme une aubaine, une exception, dans une Wallonie où — se diront les adeptes de la N-VA et quelques autres Flamands un peu rustres — les gens passent leur temps à chômer.

«Sept cent mille euros par an,»
Bart dit sciemment que les pandas sont «payés» une fortune par an et sous-entend que c’est Elio (donc le gouvernement, ou «les socialistes») qui les paie. Or, ceux-ci sont loués par une entreprise privée, Pairi Daiza.

«et autant pour mon camarade Xing Hui.»
Amusant : Xing Hui étant le mâle, Bart De Wever joue donc Hao Hao, la femelle.

«Chez Bpost, ils peuvent toujours rêver d’un tel salaire…»
Allusion à la réduction de salaire imposée aux grands patrons des sociétés publiques et parapubliques à laquelle la N-VA s’oppose : le mérite doit pouvoir être payé sans limites. L’ensemble signifie : le PS (ou le gouvernement belge, ou la Belgique…) donne à des pandas l’argent qu’il ferait mieux de donner à de bons patrons. Alors que, bien sûr, il n’y a pas le moindre rapport entre la location d’animaux par une entreprise privée et le niveau de salaire d’un patron d’une entreprise semi-publique.

«Et une escorte de police pour arriver à temps partout»
Allusion à l’escorte policière demandée par Elio Di Rupo pour les pandas et contestée notamment par un syndicat de police parce que «trop cher». Cependant, ces pandas sont aussi un «lien» émotionnel entre la diplomatie belge et la diplomatie chinoise. Ne pas leur octroyer d’escorte et les laisser se promener seuls dans la nature eût été une faute politique grave. Si quoi que ce soit était arrivé aux pandas (accident, etc.), la Chine, partenaire important pour notre pays, aurait critiqué Élio Di Rupo et non Bart De Wever.

«quand tu veux aller dormir à la maison au zoo d’Anvers.»
Rappelle que le Zoo d’Anvers a protesté contre le fait que les pandas étaient octroyés par la Chine à un zoo wallon, forcément moins bon. Cette revendication avait immédiatement été relayée par la N-VA. Or, il est maintenant établi que Pairi Daiza a pu avoir les pandas parce que l’entreprise avait fait un meilleur lobby, depuis plus longtemps, et plus volontariste, auprès des autorités chinoises. «La Flandre qui gagne tout» a lamentablement échoué dans ce dossier et est encore plus ridicule lorsqu’elle proteste. Mais reconnaître que la Flandre n’a pas raison tout le temps, et la Wallonie tort en permanence, n’est pas possible pour un parti nationaliste qui a besoin de démontrer systématiquement que sa nation brille forcément plus que la voisine honnie. C’est ce qui impose à la N-VA d’user d’artifices populistes : elle doit créer et maintenir sa Vérité à elle qui n’a rien à voir avec la réalité. Malgré les faits qui contredisent sa thèse, Bart De Wever a donc conceptualisé ce «vol de pandas à la Flandre» dans cette phrase où il induit que la seule vraie «maison» (thuis) des pandas est bien le zoo d’Anvers. Ceci valide ce que je dis depuis 2007 : un parti nationaliste identitaire n’est pas servi par la réalité, mais par sa propre Vérité qu’il maintient et enrichit y compris lorsque sa «nation» a failli : là plus que jamais, il faut diffuser l’idée que la faute est dans l’autre camp. Prétendre que la vraie maison des pandas est en Flandre n’est bien sûr rien d’autre que de la wallophobie/francophobie dès lors qu’on oppose Flandre et Wallonie ; Flamands dépossédés de leurs pandas et Wallons manipulateurs qui les leur ont volés. En réalité, la N-VA a impérativement besoin de l’ennemi extérieur, même si elle préférait ne pas s’en servir, et quels que soient les éléments du dossier, la Wallonie/francophonie/PS/Mons doivent bel et bien être présentées comme ayant «volé» les pandas à la Flandre, sinon, c’est tout le discours nationaliste flamand qui s’écroule, celui de l’infaillibilité et du fait que seule la Wallonie/Belgique/Francophonie freine la Flandre.

«Formidable ! Il n’a pas précisé cependant que c’était pour un programme de reproduction»
Bart de Wever a un jour dit qu’il «vomissait le peep-show» des politiques, autrement dit, l’usage de l’érotisme et de la sexualité dans la politique. Le voici qui fait intervenir la «reproduction» dans le dossier des pandas, une fois encore, au niveau wallon. En gros, on paye des pandas, mais c’est pour baiser. Car en Wallonie, on ne travaille pas, on fait dans la lubricité.

«donc, pour nous, c’est charrette ce soir»
Enfin, il revient au double sens avant de reprendre la personnalité de Bart De Wever : la charrette est sexuelle pour les pandas (où, je le rappelle, Bart joue la femme), mais elle est «travailleuse» pour Bart : il a encore du travail ce soir. Bart est un infatigable travailleur !

«alors, sans attendre, voici les nominations pour le programme télé le plus populaire.»
Le «sans attendre» : Bart est dynamique. Et c’est bien lui, et non le personnage Hao Hao, qui annonce le programme télé le plus populaire.

Ajoutons qu’en se déguisant en pandas, il se vêtit du déguisement le plus populaire, en tant que politicien flamand le plus populaire, pour présenter le programme télé le plus populaire. Bientôt une république flamande… populaire ? De plus, il donne vie à l’idée que les pandas reviennent à la Flandre par nature. Bizarrement, il semble reprocher à Elio Di Rupo d’avoir joué la corde émotionnelle en allant jusqu’à se promener avec une poupée-panda. Le fait est que Di Rupo a bel et bien exagéré la panda-communication, à un point que je trouve scandaleux. Mais quelque part, en tentant de le tacler sur ce sujet, Bart De Wever fait exactement la même chose, en pire : Di Rupo n’a pour sa part pas joué la concurrence Flandre/Wallonie. 

Eh oui, les politiciens de campagne qui se permettent tout pour se vendre, c’est atterrant. Mais que dire quand il s’agit de l’homme politique le plus important de Flandre et le plus inquiétant pour la Belgique ? Que dire d’un tel discours autocrate et communautariste ? Que bien des dictateurs n’en auraient pas fait moins, se mettant en scène à toutes les sauces devant un public conquis ? Cédant à n’importe quelle envie de spectacle pour jouer sur toutes les fibres émotionnelles de l’électorat ?

Le soir même, sur Twitter, plusieurs commentateurs fustigeaient le «populisme» de cette apparition et de son contenu. En réponse, les innombrables comptes N-VA, tous munis du petit V de Flandre fait avec les doigts, répondaient que de telles critiques étaient pisse-vinaigre. Car Bart De Wever, on ne doit pas seulement le respecter en tant qu’homme politique : les N-VA, en groupe, voudraient aussi obliger les autres à aimer son humour. Ils ne répondent pas aux critiques par des arguments, ils présentent ceux qui n’admettent pas la nouvelle sortie de Bart De Wever comme des crétins qui ne savent pas rigoler, voire des antiflamands, des diaboliseurs de leur chef suprême. Sauf que de la diabolisation du PS/Wallonie/Francophonie/Belgique, Bart nous a donné un sublime échantillon de plus.

Toutefois, on peut se demander jusqu’à quand les électeurs flamands clairvoyants se laisseront prendre par ce jeu populiste et si quelque part, la chute de Bart à l’entrée, et de tomber si bas dans la manipulation, ne préfigure pas aussi sa chute politique. C’est tout ce qu’on peut espérer parce que quelqu’un qui use tant et si bien de programmes télé populaires pour mettre sa personnalité en valeur, qui fait afficher sa tête sur un bâtiment à Anvers, qui s’acharne sur l’ennemi extérieur (que ce soit Di Rupo, les Wallons, la Belgique ou le gouvernement belge entier), ce n’est probablement un démocrate que tant qu’il n’a pas suffisamment de pouvoir pour ne l’être plus du tout.

La vidéo, titrée « Bart De Wever tombe du podium » par VTM, comme si c’était ça le plus important.

http://nieuws.vtm.be/tv-media/83780-panda-de-wever-valt-v…

Modifié après un commentaire de Lieven sur le bref passage de Bart De Wever en Suisse qui m’aura échappé.

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