Olesya twitte sa propre mort et survit, ou l’info à la va(trop)-vite

olesya

photo du compte Twitter @Ola_bilo4ka

Mise à jour du 21/2 à 14h20 : Olesya a twitté « Je suis vivante » depuis l’hôpital. Elle annonce que son état est stable. Heureux dénouement et claque pour les agences de presse AP et Reuters.

À l’heure de Twitter, Facebook, des réseaux et de l’ultradirect depuis le monde entier, il est plus difficile que jamais pour les journalistes de traiter correctement les données qui leur parviennent. L’une des raisons est que, s’ils ont toujours le privilège de recevoir les dépêches des agences de presse, sur les réseaux, ils sont au même niveau que le citoyen lambda un peu attentif. Les agences de presse, elles-mêmes, puisent une partie de leurs informations sur ces mêmes réseaux. Lorsque les journalistes utilisent des infos provenant de ces agences, ils ont donc parfois un temps de retard.

À cela s’ajoute le fait qu’en principe, les agences doivent évidemment recouper l’information qu’elles transmettent. Unrecoupement qui prend du temps. Autrefois, on utilisait volontiers le conditionnel pour compenser et pour éviter les nouvelles erronées. Trop de conditionnel peut aussi poser problème (le lecteur finit par prendre à l’indicatif des infos qui ne sont… qu’indicatives). Néanmoins, c’était une bonne habitude dans beaucoup de cas, qui semble s’être perdue au moment même où la vitesse de transfert de l’information atteint des sommets. Aujourd’hui, on en aurait bien plus besoin qu’il y a trente ans.

La tentation est grande de retweeter une info qui paraît incroyable…

Pire. Les stimuli cérébraux font que, quelquefois, la tentation est grande de retweeter une information qui paraît «incroyable», ou qui nous révolte, ou encore, qui confirme l’une de nos certitudes.Journalistes ou pas, nous cherchons les preuves de nos positions dans le flux d’information qui nous arrive. Nous y cherchons aussi l’exclusivité, le choc des photos et le poids des mots, l’émotion, la révolte, etc. 

L’une des raisons pour laquelle nous le faisons, c’est que tout peut aujourd’hui être contredit dans la seconde, et sur Twitter, il m’arrive de recevoir une dizaine de contradicteurs sur un seul message. C’est éprouvant, et la tentation est grande, dès que l’occasion se présente, de leur tendre une preuve tangible de ce que l’on avance, ne fut-ce que pour arrêter le flux d’opposants ou, parfois, de trolls.

Je pense qu’aucun journaliste, résident des réseaux, faceboukiste, ne peut se vanter de n’avoir jamais répercuté une information qui, par la suite, s’était avérée fausse. C’est dans cette lumière qu’il faut voir l’histoire d’Olesya Zhukovka, la jeune fille qui a twitté «je suis morte» cet après-midi à Kiev, après avoir été blessée à la gorge, apparemment par balle. Dans le fatras d’informations qui nous viennent de Kiev, difficile de prendre letemps de contrôler chaque info, il y en a trop, et souvent, nous n’avons qu’une source. Alors, quand Olesya Zhokovka twitte «je suis morte», les réseaux s’emballent. Reuters et AP confirment qu’elle est décédée. Itélé publie un premier papier titré «une activiste médecin annonce sa mort sur Twitter»

Quelques heures après ce «dernier twit», Kristina Berdinskikh, autre «activiste», affirme sur Facebook qu’Olesya a été opérée et qu’elle est sous respirateur, vivante. Un journaliste ukrainien relaie. Je transmets à iTélé qui, dans un premier temps, me rétorque «AP et Reuters ont confirmé le décès». À quoi je réponds qu’il faut bien constater qu’aujourd’hui, il vaut mieux recouper l’info qui, en principe, aurait dû être recoupée par les agences de presse, dont c’est (aussi) le métier. Après cette protestation de principe, iTélé vérifie et corrige son article, en ajoutant au titre original : «…et survit» (sic).

C’était à 16h44 et ça n’était pas encore correct. En fait, à l’heure où iTele a publié le correctif, nous ne pouvions pas prétendre savoir qu’Olesya est vivante. Les sources ne me semblaient passuffisamment recoupées. On avait l’espoir qu’elle avait survécu, d’autant qu’elle n’était pas là pour se battre, mais pour soigner des blessés. Mais affirmer qu’on en était sûr était hélas prématuré. Ce n’est que vers 17h30 que le nombre de sources différentes suffisamment crédibles (l’une ayant eu l’info en téléphonant à l’hôpital) pouvaient éventuellement autoriser lejournaliste qui se respecte à transformer le conditionnel enindicatif.

Il en va de même pour sa blessure. Affirmer qu’elle a été atteinte par une balle (primo), tirée par un sniper (secundo), agissant pour les forces de l’ordre (tertio) me paraît une accumulation defaits non-confirmés et pour une partie non confirmable parce quede facto, il est difficile de savoir exactement d’où une balle desniper est tirée, a fortiori de déterminer s’il s’agissait d’un milicien ou d’un manifestant (certains ont bien des fusils à lunettes). Le conditionnel s’imposait donc. «Olesya aurait survécu à ce que des témoins ont affirmé être un tir de milicien sniper», par exemple. Mais aujourd’hui, la tentation d’affirmer,dans un sens ou dans l’autre, est presque devenue un vice, et jeplaide coupable, j’ai moi-même failli retwitter l’article d’iTele, considérant que c’était une source forcément… recoupée. La course au buzz est devenue une sorte de nécessité pour tous les acteurs médiatiques, moi inclus.

Et ce faisant, nous sommes peut-être tous passés à-côté de cette photo, saisissante en soi, d’une jeune fille touchée à la gorge, qui, au moment précis où elle est photographiée, est peut-être en train d’envoyer ce twit épouvantable : «je meurs». Quelques instants plus tôt, elle appelait à l’aide : «Urgent à tous à Kiev ! On a besoin de votre soutien ! Si le carnage a commencé ce matin, la nuit sera horrible ! […]» Au choc de cette photo, Olesya impose le poids de ses propre mots en écrivant —alors qu’elle est gravement blessée — ce qu’elle a pensé être son dernier message au monde. Elle avaitou elle a, 21 ans.

Si l’on en croit le compte PR Euromaidan, une centaine de manifestants auraient été tués par des snipers, et d’autres tombent probablement alors que j’écris. Pendant ce temps, trois ministres des Affaires étrangères papotent avec Yanoukovitch. Peut-être entendent-ils les tirs, qui tuent en leur présence… Où je me dis que l’obscénité de la politique européenne a rarement été aussi criante.

 

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