Non, RTBF, la moitié des Covid-19 ne l’a pas « vraisemblablement » attrapé au travail !

« Tu vois bien ! C’est au boulot qu’on chope le coronavirus ! Et Wilmès nous fait travailler ! C’est scandaleux ».

Photo CC0 Engin Akyurt via Pixabay https://pixabay.com/fr/users/engin_akyurt-3656355/

Cette phrase, on me l’a dite après qu’une info Belga est parue un peu partout, mais je vais prendre la version de la RTBF (parce que service public, donc référence à mon humble avis). Le titre original de la dépêche Belga était : « Coronavirus — L’enquête Corona de l’UAntwerpen prend désormais aussi en compte les enfants ». La RTBF l’a retitrée : «Plus de la moitié des Belges ayant contracté le Covid-19 ont vraisemblablement été contaminés au travail ». Hier matin, elle apparaissait en second dans la liste des articles les plus lus. Et pourtant, tel que l’info est exprimée là, c’est une fake news, avec un pauvre fond de vérité.

Dans l’article, sous l’intertitre « Beaucoup de contaminations dans les soins de santé », on apprend qu’une « analyse plus approfondie des deux dernières semaines a entre-temps démontré qu’une majorité de personnes ayant contracté le virus et participant à l’enquête soupçonnent fortement ou sont convaincues d’avoir été contaminées au travail. Vingt-quatre pour cent pensent l’avoir contracté dans leur foyer, 10 % dans un commerce. Parmi celles qui pensent avoir été infectées au boulot, un grand nombre travaille dans le secteur des soins de santé. »


Une info vraisemblablement (im)probable en apparence. 
Voyons d’abord les définitions de vraisemblablement dans ce que je tiens pour la meilleure source de définitions, CNRTL.FR. Elles sont au nombre de trois, mais seules les deux premières nous intéressent. 

  • A. Si l’on juge d’après ce qui apparaît. (syn. apparemment, probablement) ; 
  • B. Avec plus ou moins de chance de […] probabilité scientifique (syn. probablement, raisonnablement)

Notons aussi que dans vraisemblablement, il y a la notion de vérité (vrai) qui introduit le terme, alors que dans probablement, la probabilité domine.

Voyons à présent la source de l’information. Il s’agit de la grande étude Corona de l’Université d’Anvers (page disponible en anglais et en néerlandais). 

Voici ce que dit l’Université, et qui n’apparaît pas dans la version publiée par la RTBF. Et ça change tout : « En nous basant sur les vagues 8 et 9 de la Grande Étude Corona, 51 % des 192 participantsqui ont été formellement diagnostiqués positifs au COVID 19 et qui sont certains, ou presque certains de connaître la personne qui les a infectés, rapportent qu’ils ont été contaminés au travail ; 24 % donnent leur ménage comme source de la contamination. Seuls 10 % de toutes les infections ont été contractées dans un magasin, selon les répondants. »

Un sondage non représentatif
La représentativité de ce sondage a déjà de quoi rendre cette partie de l’étude et les conclusions de la presse caduques. Pour commencer, les répondants sont volontaires. Ainsi, 163 000 personnes ont participé aux vagues 8 et 9, sur lesquelles les résultats ci-dessus sont basés. Et ce panel n’a rien de représentatif de la population belge. Déjà géographiquement. Pour la vague 8, du 5 mai, selon les graphiques de l’UA, pas moins de 81 % des participants viennent de Flandre, pour seulement 2,3 % de Bruxellois, et 7 % de Wallons (le total ne donne pas 100 %). Ensuite, en matière de pyramide des âges : les jeunes adultes et les femmes (7 répondantes sur 10) sont surreprésentés. Même chose sur le profil socioculturel. Près de 70 % des répondants ont fait des études supérieures (bachelier, master et doctorat). 

Les chercheurs ont toutefois corrigé les données sur base de la démographie belge pour amortir cette surreprésentation âge-genre, mais plus le panel se réduit, plus les résultats d’une telle correction deviennent évidemment hasardeux. 

Sur ces 163 000 personnes, les chercheurs ont ensuite isolé 192 participants qui répondaient à deux conditions : 

  • 1. avoir été diagnostiqués formellement. 
  • 2. être certains ou presque certains de savoir où ils ont été contaminés. 

On ne sait pas combien il y a d’autres cas parmi les répondants. Mais si dix pour cent de la population a bien été infectée, comme le suggérait Marius Gilbert en début de semaine à la RTBF, et si le panel était représentatif, il devrait y avoir en son sein 16 300 personnes ayant contracté le coronavirus. Les 192 participants pris ici en référence représenteraient alors 1,18 % du nombre total. Tout ceci exclut qu’on puisse parler de « vraisemblance » sur l’ensemble de la population belge.

La confirmation par le biais
Mais il y a mieux. Les chercheurs, et ensuite Belga et la RTBF (comme d’autres médias), constatent que les professions de santé sont surreprésentées dans la catégorie qui dit avoir « chopé » le virus au travail. Ceci aurait dû amener un élément de contexte : le risque de le contracter dans un milieu de santé (hôpital, dentiste, kiné, etc.) serait en effet nettement plus important qu’ailleurs, selon cet article du Forum Économique Mondial, par exemple. Les webdesigners et informaticiens seraient les moins exposés, et dans les travailleurs hors santé, ce seraient les frœbélien-ne-s et les chauffeurs de bus scolaires qui le seraient le plus. Mais pratiquement tous les métiers de santé auraient un risque supérieur à très supérieur à toute autre activités.   D’autres sources vont jusqu’à 20 %, en Lombardie.

Mais dans les résultats exposés par l’étude de l’Université d’Anvers, les métiers de santé sont bien plus largement surreprésentés que ce qu’on attendrait : elles le sont pas moins de 32,5 fois. Explication. Alors qu’elles représentent environ 1,2 % de la population de plus de 18 ans en Belgique (soit 576 782 professionnels, selon le ministère de la Santé), dans l’étude, elles comptent pour la bagatelle de 39 % ! Même à supposer qu’ils soient 2 fois plus susceptibles d’être contaminés, 2 fois plus susceptibles de répondre à l’étude et 4 fois plus susceptibles d’être dépistés, ils devraient être deux fois moins présents dans les résultats. Et 32,5 fois moins si lon veut déduire de ces chiffres la contamination potentielle au travail pour l’ensemble des Belges.

Si l’on ajoute les services collectifs (sports, aide à la jeunesse, crèches, maisons de repos, service aux handicapés, mais aussi d’autres services publics etc.), également plus susceptibles que d’autres de croiser beaucoup de monde — avec une proximité plus grande que le burelier traditionnel — l’on arrive même à 50 % des 192 cas COVID certains ou presque de savoir où ils auraient été contaminés !

On peut encore ajouter une réflexion supplémentaire : il est possible qu’il soit plus courant pour un professionnel de santé de savoir ou de croire savoir où il aurait contracté le virus, dès lors que dans sa vie professionnelle, il est forcément au contact de malades. 

Notons au passage qu’on ne sait pas combien de cas positifs COVID ont participé à l’enquête en ayant été testés, mais sans savoir ou croire savoir où ils auraient été contaminés. Mais si on part de l’idée que 90 % des malades belges n’ont pas été testés, c’est en fait l’écrasante majorité des personnes contaminées dont on ne sait rien ! Bref, on ne peut rien déduire de sérieux, même pas de vraisemblable de tels chiffres. D’autant qu’il n’y a aucun recoupement, tout est basé sur l’impression ou la certitude des malades.

Une projection, pour l’exercice
Mais faisons un exercice. Si l’on retire les professionnels de santé de la statistique, elle change du tout au tout. Car ce sont alors 33 % des répondants qui pensent avoir été contaminés à la maison, et 13 % par des amis (46 % pour les deux catégories) ; 29 % au travail ; 5 % en tant que patients ; 4 % dans les transports publics et 14 % dans des magasins, dont 10 dans des magasins d’alimentation. Et l’information dominante serait alors que près de la moitié des malades ont contracté le COVID-19 dans leur cercle privé famille/amis ! Elle n’est évidemment pas plus fiable que celle qui a été publiée, mais elle servirait très bien ceux qui trouvent qu’on aurait dû retarder plus encore les rencontres familiales. Ou comment une information biaisée peut servir un camp politique.  

Autre statistique possibles sur base de ce panel improbable, voyons quels métiers disent avoir été contaminés au travail : ils sont 78 % des travailleurs de l’industrie. Mais ça ne représente que… 9 travailleurs en tout ! Il y aurait 45 % des commerçants, mais pour seulement 11 personnes. 52 % dans les services à la collectivité, pour 21 malades. 79 % pour les professionnels de la santé, pour 79 participants. 29 % dans l’Horeca (sur 7), 16 % dans l’enseignement (pour 25) et zéro pour cent dans les transports et chez les aides ménagères, qui ont chacun… un seul répondant ! Bref, un gros méli-mélo.

Sur de telles bases, il était de toute évidence impossible de titrer que « Plus de la moitié des Belges ayant contracté le Covid-19 ont vraisemblablement été contaminés au travail ». Parce qu’on n’a pour base, au mieux, qu’un pour cent d’un panel déjà non-représentatif, ou encore , un échantillon comptant pour 0,001 7 % de la population belge. 

Et donc, rien n’est « vraisemblable ». On ne peut rien déduire qui puisse être livré et préemballé pour le grand public. D’autant que ce genre d’articles (ou de conclusion d’étude) sert ensuite aux 11,5 millions de virologues et épidémiologues belges apparus spontanément vers le 15 mars à commenter les décisions des experts mandatés par le gouvernement. Le tout sur base d’une observation qui peut tout au plus servir à inciter à étudier la question — c’est d’ailleurs la conclusion de l’Université d’Anvers.

Que sait-on de la contamination au travail ? 
En réalité, on ne sait pas, ou très peu, et on devrait avoir l’humilité de le dire, et de ne dire que ça. Tout au plus pourrait-on rappeler que pour la grippe saisonnière, selon une étude américaine (Atlanta), le lieu de travail représenterait 16 % des contaminations (avec une fourchette de 9 à 33 %). Et l’on peut probablement ajouter que la nature du travail joue un rôle crucial. Ou encore, qu’il y a des différences importantes entre la transmission du SARS-CoV-2 et de Madame Influenza. Peu importe, en réalité : l’on sait que les relations proches et continues dans un lieu clos, et notamment les conversations, sont un facteur important. On n’a pas besoin de beaucoup plus pour imposer les mesures nécessaires à une bonne prévention.

Pour la contamination at home, à vrai dire, on ne sait pas non plus. Une étude chinoise portant sur plusieurs centaines de cas retracés concluait que 80 % des contaminations pouvaient avoir eu lieu à la maison, ou lors de rencontres familiales. Et en second, dans les transports (34 %). Mais vous noterez que le total fait plus de 100 %. Eh oui, car cette étude tenait compte de multiples possibilités de contamination. Il est donc audacieux d’affirmer (comme l’a fait récemment l’un ou l’autre épidémiologue officiel) que « 80 % des contaminations ont lieu dans la famille ». 

Cette même étude indiquait que les transmissions dans les grands centres commerciaux pourraient ne toucher que peu de gens (ainsi, dans un centre commercial où 10 000 personnes se rendent quotidiennement, seules 21 ou 25 personnes avaient été contaminées). La baisse drastique du nombre de cas en Belgique pendant le confinement, malgré la fréquentation assidue de grandes surfaces alimentaires, pourrait indiquer qu’une telle information serait plausible. Enfin, les chercheurs constatent que l’infection serait rarissime à l’extérieur. Notez mon conditionnel. Toutefois, la même étude chinoise ne conclut rien sur la contamination en environnement de travail. Un biais ?

Autre indication, plus vraisemblable, un article de Science basées sur plusieurs études relève que certaines personnes semblent plus contaminantes que d’autres. L’article se concentre sur un aspect qui fait de plus en plus souvent l’objet d’alertes : les grandes réunions (chorales, églises, boîtes de nuit) et les abattoirs, lieux de plusieurs contaminations de masse effectivement constatées, aux États-Unis (chorale), aux Pays-Bas (chorale), en France ou encore en Corée. Les cas des rencontres religieuses de Mulhouse, ou sur le patient 31 en Corée du Sud, sont du reste assez convaincants à cet égard. Les grands rassemblements, en intérieur, avec de longues périodes de présence commune, peuvent être ravageurs.

Les informations arrivent de partout, sont contradictoires, et changeantes. Les gouvernements doivent faire avec. Alors que le public, et pas mal de journalistes, exigent une clarté et une rigueur inaccessibles.

Moralité
Depuis le début de la pandémie, plus de 20.000 études ont été publiées, presque toutes sujettes à caution, réexamen ou complément. Cette frénésie correspond à la mondialisation de la recherche, et du virus. D’un côté, elle est enthousiasmantes. Mais elle est aussi source de tournis pour les médias chargés de nous informer. Tous les jours, ceux-ci rapportent le résultat résumé d’études extrêmement nuancées, et souvent très prudentes quant à l’interprétation possible de leurs résultats. La nuance ne résiste pas à l’infotainment. Les titrailles sont parfois ravageuses. Une éventualité devient vite une vérité. Le lecteur ne sait alors plus à quoi s’en tenir. Et la crédibilité de ceux qui tentent de résumer ces informations sérieusement, sans biais politique, idéologique ou pseudoscientifique morfle. C’est catastrophique, parce qu’on passe trop de temps à mal (s’)informer (ou à être mal informé) qu’à transmettre les décisions du Conseil National de Sécurité. On est de plus invité quotidiennement à ne pas leur faire confiance, à douter, voir à castagner. Or, bien appliquer des mesures occasionnellement boiteuses reste une meilleure garantie de réussite qu’organiser la défiance de la population. Chaque absence de respect de ces mesures, chaque manque de vigilance, chaque ignorance peut compromettre l’action commune que nous menons solidairement : épargner notre système hospitalier, sauver des vies, remettre l’économie le plus rapidement sur de bons rails, car elle assure les moyens de lutter contre les fléaux sociaux actuels et futurs.

Ce matin, un twittos très bien informé de ma TL me demandait si on avait le droit d’aller faire une balade en forêt à quelque distance de chez soi, en excursion d’un jour. J’ai beau être un boulimique de l’info, je n’ai pas pu répondre avec certitude. Alors, imaginez ce que ça peut produire chez le citoyen qui s’informe peu ! Et informez-nous mieux.


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©Marcel Sel 2019. Distribution libre à la condition expresse de citer l’auteur (Marcel Sel) et de prévoir un lien vers cette page.
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7 Comments

  1. chanteurdecharme
    mai 21, 16:42 Reply
    Merci, ça me permet de rectifier les informations des dîners (téléphoniques) en ville...
  2. Salade
    mai 21, 18:03 Reply
    Au delà du personnel de santé , Il est évident que les travailleurs qui ne font pas du télétravail et qui prennent les transports en commun ont la connectivité la plus forte. C'est le cas des ouvriers devant travailler ensemble (assemblage, manutention, etc..) C'est également le cas des responsables d'équipes. A l'opposé, des tonnes de gens comme moi n'ont pas pris les transports en commun, n'ont rencontré personne pendant deux mois sauf dans les magasins. Le fait qu'il n'y ait toujours pas d'étude sérieuse et lisible d'où s'entretient la contamination est un aveu. Les villes industrielles, les zones défavorisées où le télétravail n'est pas présent et où des métiers de proximité sont exercés (nettoyage par ex), sont fortement touchées (voir carte cas belges de sciensano par ex) Pour la confiance, on repassera, tant le corporatisme anime ce gouvernement. Le poujadisme n'est pas loin.
  3. Neutre
    mai 21, 18:41 Reply
    Depuis la réouverture de Pairi Daiza, vous avez certainement raison, Marcel. (prendre la voix de Mitterrand face à Chirac)
  4. mbo
    mai 23, 07:29 Reply
    D'accord avec votre analyse. Juste une petite question: que signifie TL? Et une remarque. Je suis obligé d'utiliser l'ordinateur d'un ami, car sur ma tablette il est devenu impossible d'envoyer un commentaire, et impossible d'installer un système plus récent qui permettrait d'envoyer un commentaire ! Et ma tablette a moins de ! ans! Merci Apple!
    • marcel
      mai 26, 12:09 Reply
      TL signifie « timeline », la ligne du temps. Soit le contenu des comptes que l'on suit.
  5. Eridan
    mai 24, 15:28 Reply
    Tant qu'à bien s'informer : la burqa est-elle une protection valable contre le Covid ?
    • marcel
      mai 26, 12:08 Reply
      Haha. On l'avait déjà faite :-)

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