samedi, 10 mars 2012

Cartes sur table (suite)

Je reviens un moment sur l'article que j'avais écrit sur la carte de Bruxelles et sa réponse d'un Francophone (pour autant qu'on puisse n'être que Francophone dans la vie en Belgique). C'est au fond une histoire qui finit bien. L'auteur de la carte a en effet réagi très vite à mon billet de blog en la faisant retirer de tous les blogs qui l'avaient diffusée.
 
Quelques explications : tout d'abord, il a réalié cette carte, comme on dit, sous l'emprise de la colère suite à la carte de l'Open VLD qu'il a ressenti comme une agression. Il a ensuite diffusé sa carte de façon confidentielle, entre amis. Et il l'a envoyée à Francophonedebruxelles. Très vite, quelques «twittos» l'ont relayée pour la diffuser plus «efficacement». C'est en la voyant ainsi projetée que l'auteur s'est rendu compte qu'elle pouvait être très mal interprétée, parce que dans son esprit, elle parlait de résultats politiques, et non des habitants, qu'elle était violemment satirique et à prendre au deuxième degré, ce que l'absence de texte explicatif ne permettait pas de comprendre. 
 
C'est vrai qu'une explication aurait pu atténuer un peu la violence du propos. L'auteur me précise donc avec beaucoup de sincérité : «Ma carte n'est pas joyeuse. Elle ne montre strictement rien de positif concernant la Flandre, alors que la Flandre est un endroit magnifique. J'ai commencé à visiter cette région (j'allais dire ce pays) à l'occasion de courses à pied (…) Hasselt, Bruges, Anvers, la Côte sont autant d'endroits que j'ai trouvé superbes et où l'accueil des habitants ne m'a jamais déçu et ce bien que je ne parlais pas leur langue. Mais la Flandre est en train de changer et j'en suis mort de trouille, car elle se dirige de plus en plus vers l'extrémisme. C'est juste un constat. Je n'aime pas l'extrémisme, qu'il soit flamand, français ou polonais. (…) Ma carte de Flandre représente la Flandre de mes pires cauchemar, celle dont je redoute l'avènement. Monsieur Sel, en tant que citoyen désespéré par la situation de son pays et dont le rêve le plus cher serait de voir cette stupide frontière linguistique supprimée, le bilinguisme reconnu sur l'ensemble du territoire belge et Bruxelles appréciée à sa juste valeur (…)» Eh oui, l'erreur est humaine, et il est vrai qu'Internet permet aujourd'hui de diffuser très (trop) vite des choses qui mériteraient plus mûr réflexion. Tout est nivellé, on est tous devenus des producteurs d'informations, mais sans les gardes-fou que sont les rédacteurs en chef ou les éditeurs. Le fanzine a la même valeur éditoriale que Le Monde, et cela joue des tours à certaines personnes. Ça m'en a joué à moi-même, et j'écris professionnellement depuis 25 ans… 
 
L'auteur explique aussi que s'il n'a pas fait une carte «humaine» mais bien «politique», c'est parce qu'il ne connaît pas suffisamment la région. Il ajoute : «Je reste vexé de la carte de l'Open VLD mais je tends à être convaincu grâce à vous notamment que ma carte a sa place dans un feu. Analogie : on couche sur papier sa hargne, sa frustration, ses peurs, ses craintes. On se sent bien mieux après. On brûle ensuite le papier sans jamais le montrer à personne».
 
D'où la question : comment en sommes-nous arrivés là ?
 
J'ai toujours eu beaucoup de respect pour les gens qui sont capables de reconnaître leurs erreurs. Par expérience professionnelle, je sais que ce n'est que lorsqu'un travail est diffusé qu'on en prend toute la mesure. Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, mais reconnaître ses propres erreurs et tenter de les réparer  requiert intelligence et ouverture, deux qualitésplutôt rares dans le domaine politique de nos jours. Mais cette mésaventure a son utilité : elle pose le constat d'une mécompréhension mutuelle qui peut entraîner des réactions extrêmes sous l'emprise de la colère, de la frustration ou de la simple impression d'avoir été méprisé.
 
L'auteur me demande aussi ce qu'il peut faire [de positif]. À ceux qui posent cette question, je répondrai comme Shalom Arshav : construire des ponts. Mais attention, il ne faut pas les bâtir sur des illusions, et encore moins sur une relation déséquilibrée. Analogie proche-orientale : ça ne sert à rien de construire avec le Likoud ou avec le Hamas. Ces gens ne sont pas intéressés par une solution satisfaisante pour l'autre. Ils ne chercheront qu'à tirer profit des ponts lancés par les bonnes volontés pour avancer dans leur propre combat, comme Bart De Wever le fait à chaque fois que Didier Reynders introduit l'une de ses conférences en Flandre ou quand Alain Destexhe lui offre une tribune libre en lui demandant de préfacer son livre sur le mouvement flamand (très intéressant malgré quelques erreurs dues au sempiternel complexe du francophone colonisateur), tribune que le César anversois n'a pas hésité à utiliser pour prôner le nationalisme identitaire en long, en large et en détail.
 
Et d'autre part, on ne construit des passerelles interculturelles et intercommunautaires qu'entre personnes de respect. Il est vain d'établir des contacts avec des gens qui méprisent ouvertement la Wallonie, Bruxelles, ou la Flandre. La première condition d'une entente mutuelle, fût-ce au niveau d'un petit groupe de gens, c'est le respect partagé, et pour commencer, le respect de soi. Il y a une différence fondamentale entre la fierté et l'arrogance. On peut être à la fois fier et modeste, fier et autocritique, fier et ouvert.

01:19 Publié dans Humeurs du Nord | Lien permanent | Commentaires (54) | Envoyer cette note | |  Facebook |  Imprimer | | | |

jeudi, 08 mars 2012

Mise à jour : Bruxelles nie avoir autorisé une manifestation néo-nazie

Mise à jour : Freddy Thielemans nie avoir autorisé la manif de Nation.

Le mouvement Nation, dont le drapeau arbore fièrement les couleurs du drapeau nazi (noir, rouge, blanc) organise ce 11 mars à Bruxelles une manifestation autorisée selon eux par la ville (voir plus bas). La conférence de presse que l'on peut voir ici ne laisse aucun doute quant à leur idéologie. Outre le président élu du mouvement Nation qui se dit "identitaire-solidariste", comme la NSV, par exemple, étaient présents à la conférence deux membres dirigeants de la Vlaamse Huis (maison flamande) de Lille ainsi que le militant d'extrême droite français Serge Ayoub. Ce dernier se présente comme le représentant d'un mouvement socialiste et nationaliste. On peut inverser. Nationaliste et socialiste. C'est lui qui le dit, hein, je ne fais que répéter. Ayoub se dit aussi antipartis et partisan d'une révolution solidariste (comme Joris Van Severen du Verdinaso, inventeur du terme "solidariste" et cher au Voorpost et au Vlaams Belang, par exemple). Antidémocrates, anticapitalistes, islamophobes, anti-américains, ils comptent commémorer l'attentat terroriste de Madrid, mais aussi tous les autres "terrorismes". Celui de Wall Street, des journalistes, du système, de la démocratie que nous connaissons, et du capitalisme.

Il s'agit en réalité d'une manifestation d'extrême droite paneuropéenne à laquelle participeront pas mal de Français, notamment, ainsi que desEspagnols. On se demande, après le geste d'Olivier Deleuze qui a quitté le plateau de Reyers Laat pour ne pas se retrouver à table avec un mandataire du Vlaams Belang, après l'interdiction d'une manifestation anti-islamique à laquelle participaient notamment Filip Dewinter et Frank Vanhecke (du parti précédemment nommé), pourquoi Bruxelles autorise tout à coup une manifestation aussi évidemment radicale, extrèmedroitiste, et pour tout dire néonazie. Incohérence ? Hésitations ? Ou simplement bêtise ? 

Le mouvement Nation a été créé par l'ex-bras droit de Léon Degrelle. En Flandre comme en Wallonie, à Bruxelles comme en France, il y a des héritages qui perdurent. Mais au cœur de l'Europe post-nationaliste qu'a si justement défendu Guy Verhofstadt hier sur BelRTL, une telle manifestation a tout, sauf sa place.

MISE A JOUR : Dénégation de la ville de Bruxelles
Dans un mail, Freddy Thielemans, bourgmestre de Bruxelles-ville, «tient à vous préciser qu’en aucun cas [il n’a] autorisé une manifestation du mouvement Nation ce dimanche, et que telle n’est pas [son] intention.» Dont acte qui nous rassure. Mais dans ce cas, on se demande si Nation a menti ou si le bourgmestre a changé d'avis entretemps.

18:14 Publié dans Humeurs d'Ailleurs | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | |  Facebook |  Imprimer | | | |

lundi, 05 mars 2012

Bruxsells

En complément au billet précédent, et pour clarifier certains points, voici comment je vois Bruxelles.

Dans un cadre belge
C'est une ville cosmopolite. Personne ou presque ne peut se revendiquer "pur bruxellois", ce qui est une excellente chose. Il y a à Bruxelles une très forte proportion d'étrangers. Bruxelles-ville n'est pas la capitale de la Flandre (parce que située sur un autre territoire), ni des communautés flamande ou française (parce qu'inconstitutionnel), mais bien le siège de ces deux communautés qui y sont les bienvenues. Bruxelles-ville est la capitale de la Belgique, et à ce titre, les trois communautés doivent y être représentées et disposer d'un accueil correct. Aucune communauté ou région n'a droit à revendiquer le territoire de la Région Bruxelloise et seules ses instances internes sont compétentes pour décider de sa structure interne ou de son avenir.

La surreprésentation politique est un abus. Il n'est pas normal qu'un pourcentage très minoritaire de la population ait autant de voix que la majorité, quelle qu'elle soit, pour des décisions non-culturelles. Il n'est pas normal, par exemple, qu'une ministre élue par quelques milliers de personne ait un pouvoir qui dépasse celui de partis représentant une majorité de citoyens et puisse décider de l'infrastructure routière. Il n'est pas normal que des politiciens wallons et flamands décident à l'avantage de leur propre région d'infrastructures ou de politiques bruxelloises. Il est encore moins normal qu'il y ait des différences de traitement ou d'imposition ou encore d'avantages entre les uns et les autres. Je n'accepte ni l'assurance sociale communautaire flamande, ni les transports en commun semi-gratuits pour les élèves d'une "communauté" française au détriment des autres. Ce sont des pratiques d'apartheid à proscrire, a fortiori dans cette Europe-ci.

En revanche, la surreprésentation communautaire pour tout ce qui concerne la culture, l'éducation, le rayonnement de la langue néerlandaises est un devoir. Elle doit être étendue le plus intelligemment possible et le plus honnêtement possible pour que tout néerlandophone, par exemple, puisse être servi le plus souvent possible dans sa langue. Mais à ce titre, les quotas éventuels doivent tenir compte de la réalité (via des sondages ou comptages linguistiques). Il est ridicule d'exiger un bilinguisme total dans une commune où il n'y a que 2 % de néerlandophones (Watermael-Boitsfort, par exemple) et il est inadmissible de ne pas avoir un bilinguisme très large, sinon total dans une commune qui compte un quart de néerlandophones, voire plus la journée (Jette, par exemple). Les services d'urgence doivent pouvoir offrir un service trilingue correct en termes d'efficacité (français, néerlandais, anglais) — j'ai pu vérifier que c'était très généralement le cas. Je soutiendrais aussi que dans la mesure des possibilités, les hôpitaux doivent prévoir une permanence médicale généraliste en anglais et en néerlandais, au besoin par association/échange avec des hôpitaux alterlinguistes. Dans les cas où ce n'est pas possible, une permanence téléphonique doit permettre une traduction sûre, facile et gratuite. Ce sont des aspects pratiques à mettre en œuvre sur des bases pratiques et non théologiques. Il en va de même pour les services de police, mais là encore, prévoir un bilinguisme total dans une commune où il ne sera pratiquement jamais requis, et le faire au détriment d'autres connaissances n'est pas efficace, d'où la nécessité d'un recensement régulier.

Il faut aussi rendre les cartes d'identités bilingues et supprimer l'adhésion à une communauté ou une autre. Chacun doit pouvoir faire son shopping librement dans les propositions culturelles de l'une ou de l'autre, y compris dans l'administration. Idéalement, les instances culturelles devraient tendre vers un trilinguisme des services et de l'offre culturelle. Cela inclut un système éducatif bilingue ou d'immersion partielle ou totale répondant aux demandes des Bruxellois.

Enfin, il est impératif pour tous de reconnaître que Bruxelles est une ville d'histoire brabançonne, à majorité autrefois flamande, mais où le français a de tout temps été parlé par une importante minorité, et que c'est cette mixité qui en a fait la ville internationale qu'elle est aujourd'hui. Il faut reconnaître aussi que la langue véhiculaire actuelle des Bruxellois est le français, mais qu'en journée, le néerlandais revêt une importance que les chiffres de la population ne reflète pas, du fait de l'arrivée de naveteurs et parce qu'une partie importante de l'entreprise bruxelloise est au moins partiellement néerlandophone. On ne peut revendiquer la francité bruxelloise sans reconnaître l'importance économique du néerlandais, et inversement. L'anglais est désormais la seconde langue la plus utilisée professionnellement et à ce titre, ainsi que du fait qu'il est l'une des langues de travail de l'UE, il doit être promu au rang de langue régionale. Il permet aussi la communication entre non-néerlandophones et non-francophones et doit pouvoir être considéré comme un mode de communication tout aussi honorable que les langues nationales. Ce serait bien aussi de promouvoir notre troisième langue nationale, à savoir l'allemand.

Voilà en gros comment je vois un avenir équitable pour une Bruxelles dont le centre, Bruxelles-ville, est capitale de la Belgique, de la Région bruxelloise et siège de l'Union européenne.

En cas de séparation
Si la N-VA gagne les élections de 2014, la Belgique cessera d'exister. Les projets de confédération que ce parti a dans ses cartons ne peuvent convenir à Bruxelles, et reviennent en fait à provoquer la sécession. Dans ce cas, il est certain que la situation de Bruxelles fera l'objet d'un conflit. Dès à présent, il faut donc prévenir qu'il serait intolérable que Bruxelles soit enclavée dans un État flamand qui a sur elles des visées territoriales en mesure de l'amener à avoir une attitude économiquement et géostratégiquement nuisible envers le centre urbain. De ce fait, si une telle agressivité devait s'avérer durable, il y aurait lieu de revendiquer un espace minimal vital qui engloberait le tracé du Ring et des autoroutes vers le Sud (Namur, Lille, Paris), ainsi qu'un accès (partagé) à l'aéroport de Zaventem qui deviendrait binational. Toute autre solution pourrait s'avérer fatale pour l'autonomie bruxelloise et sa viabilité.

Ce type de conflit risque de créer une opposition également conflictuelle à l'intérieur de Bruxelles. Cela signifie qu'il faudrait impérativement "souder" les communautés internes avant qu'une éventuelle séparation n'ait lieu. Autrement dit, donner de sérieuses garanties à la communauté néerlandophone et à la continuité de la sur-représentation culturelle, éducative et linguistique. C'est pour ça que je n'admets pas le concept de "nation francophone", ni pour Bruxelles, ni pour Wallonie-Bruxelles (qui a du reste une minorité germanophone) et que je prône une définition de l'État non pas au moyens d'une identité linguistique, mais bien exclusivement par des valeurs démocrates.

Les partis néerlandophones admis au Parlement bruxellois devraient en revanche être nationaux, et dès lors détachés de leurs alter-egos de l'État flamand. L'impôt serait payé sur le lieu de travail, et des accords bilatéraux doivent être envisageables avec l'État flamand pour lui reverser une partie de ces impôts, à la condition qu'il respecte le droit de ses minorités (ce qui implique évidemment que Bruxelles devrait s'ériger en modèle factuel à cet égard). Bien entendu, le parlement flamand et l'administration idoine devraient quitter le nouvel État bruxellois, et un parlement culturel néerlandophone autonome le remplacerait, avec des compétences étendues. Enfin, Bruxelles devrait constitutionnellement autoriser l'entrée de l'État dans une fédération avec les anciennes régions belges, si les Bruxellois le souhaitent, mais sur base d'une égalité constitutionnelle et d'une reconnaissance de l'État bruxellois par les autres entités qui souhaiteraient s'y associer. Ainsi, la Flandre et/ou la Wallonie pourraient après une séparation décider de former une fédération (et en aucun cas une confédération : on a déjà l'Union Européenne) avec Bruxelles, traitant toutefois d'égale à égale. Aucune coopération ne serait envisageable avec des états (Flandre ou Wallonie) qui ne respecterait pas le droit des minorités historiques ou agiraient de manière hostile, économiquement ou structurellement.

Enfin, les instances communautaires représentatives des diverses communautés seraient invitées à collaborer tant au niveau de l'éducation que des autres faits culturels, et tout centre culturel, musée ou théâtre devrait prévoir une proportion d'activités en néerlandais et en anglais. L'objectif étant un échange régulier et une promotion de l'autre communauté, afin de recréer l'espace multilingue qui existait avant la création de la frontière linguistique, mais désormais avec une égalité de statut pour les deux/trois langues nationales bruxelloises. 

Ceci n'est pas un manifeste, je conçois bien que beaucoup de choses sont onbespreekbaar, mais c'est simplement ma vision de Bruxelles dans les deux potentialités, celle d'une capitale belge qui se respecte et se fait respecter, d'une part ; celle d'une Flandre autonome d'autre part, face à laquelle Bruxelles doit être non pas une zone de revanche, mais un exemple de cohabitation. À chaque Bruxsellois(se) de se prononcer sur ce papier qui veut surtout être une base d'échanges de vues.

16:03 Publié dans Humeurs du Nord | Lien permanent | Commentaires (138) | Envoyer cette note | |  Facebook |  Imprimer | | | |