La note de la Sûreté sur Ihsane Haouach : et pour les Francophones la même chose.

Certains voudraient que l’affaire soit close. Mais elle ne l’est pas. Elle ne peut l’être. Parce qu’il ne s’agit ici que d’un épiphénomène d’un problème bien plus important, que j’ai commencé à décrire dans le première épisode d’Oh Bro. De Standaard a publié hier la note confidentielle de la Sûreté de l’État sur Ihsane Haouach. Elle est en néerlandais.

La presse francophone s’est contentée, elle, de vous en proposer une interprétation. Oubliant toutefois certaines pièces du contexte qui me semblent cruciales.

Tout d’abord, plusieurs médias ont fort insisté sur le fait que la Sûreté affirme que, pour autant qu’elle le sache, Ihsane Haouach n’est pas membre des Frères musulmans, concluant, comme la RTBF : « Attention danger ? Pas vraiment selon le service de renseignement qui, au point suivant, précise que, néanmoins, « nous pouvons également mentionner que, pour autant que nous le sachions, Ihsane Haouach elle-même n’est pas membre des Frères musulmans et n’a jamais attiré l’attention en raison de positions extrémistes concrètes ». ».

Or, outre qu’on peut se demander ce que recouvre le concept de « positions extrémistes concrètes », cette information est à prendre dans un double contexte, qui est d’abord celui d’une société secrète qui, contrairement à un club privé, ne dévoile pas les noms de ses membres, et n’en tient pas une liste. Il est donc impossible, sauf par une fuite (et encore), de savoir qui est membre et qui ne l’est pas. Ceci change évidemment tout à la phrase publiée par la Sûreté de l’État. Elle n’écrit pas, comme l’a titré un journal flamand « Ihsane Haouach n’est pas frère musulman ». Elle écrit qu’elle n’a pas d’information permettant d’en juger.

Si certaines sources m’affirment qu’une femme peut prêter le serment d’allégeance, d’autres me certifient que non. Quoi qu’il en soit, être frère musulman ne se limite pas à avoir prêté ce serment. Ainsi, Michaël Privot, qui a affirmé qu’il était Frère musulman, avoue lui-même n’avoir jamais prêté ce serment !

D’où la suite du contexte, en une question : « qu’est-ce qu’un frère musulman ? » Vu la dangerosité de la confrérie, confirmée par la Sûreté de l’État, et passée sous silence par l’ensemble des médias francophones, le rôle des ceux-ci devrait être, je pense, de croiser les informations et d’examiner s’ils disposent d’un faisceau d’indices suffisant pour situer une personne dans ce que j’appelle « le vivier frériste », où l’on ne distingue en fait pas réellement les sympathisants actifs (qui agissent comme des Frères musulmans) des membres eux-mêmes.

Deuxième défense utilisée par la presse, malgré ses nombreux contacts avec des FM proéminents, la Sûreté indique qu’Ihsane Haouach peut ne pas être consciente de la qualité frériste des gens qu’elle fréquente. C’est légitime pour un service sécuritaire d’émettre une telle réserve. Les médias l’ont relayée copieusement.

Mais à l’analyse, peut-on omettre le fait qu’Ihsane Haouach est aussi à la tête de plusieurs organisations, dont Les Cannelles, citée par la Sûreté, et fondée avec Mahinur Özdemir (dont les liens avec les Frères turcs en tant qu’Erdoganiste sont évidents), et qu’elle a par ailleurs collaboré avec Malika Hamidi, l’ancienne (?) directrice de l’EMN de Tariq Ramadan, aujourd’hui dirigé par Ibrahim Al-Zayat, un « ponte » qu’on retrouve dans plusieurs antennes majeures des Frères musulmans et que l’Allemagne soupçonne assez ouvertement d’être l’une des personnalités les plus en vues de l’organisation en Europe ? En plus d’autres relations suivies et militantes…

Peut-on encore y croire lorsqu’in extremis, elle fait modifier son « interview » par la branche femmes des Frères musulmans européens, EFOMW, ce qui suppose évidemment une entente particulière.

Autrement dit, soit, on croit Ihsane Haouach sur parole lorsqu’elle affirme qu’elle ne connaît les FM « ni de près, ni de loin » (et on arrête de réfléchir), soit, on se demande comment elle peut être à ce point ignorante d’un milieu dans lequel elle baigne depuis plusieurs années, dont elle promeut les antennes les plus influentes (EFOMW, FIOE, FEMYSO, etc.), avec lequel elle collabore aisément, et dont elle partage la détestation envers la laïcité (qu’elle qualifie de fondamentaliste) ainsi que l’idée que la neutralité doit s’adapter « à la nouvelle démographie », entendez « à l’islam ». Sans compter sa propension à la victimisation, une autre carte habituelle des Frères musulmans.

N’y a-t-il donc pas un seul journal en Belgique francophone pour présenter l’autre alternative : « il est possible, et même crédible qu’Ihsane Haouach sache à  tout le moins qui elle fréquente ».

Ou toute la presse du pays a-t-elle décidément peur de critiquer une personne sous prétexte qu’elle porte le hijab ? Peur de passer pour raciste ? Peur d’être qualifié, comme ça m’arrive plusieurs fois par jour depuis la publication de mes trois derniers articles, pour is-la-mo-pho-be ? Ou même peur de critiquer les Frères musulmans eux-mêmes ?

Ou toute la presse francophone est-elle aveugle du sort voué par une sphère relativement proche à interne à Ecolo (notamment), aux plus modérés des opposants aux Frères musulmans, comme Nadia Geerts, houspillée, Georges Dallemagne, assimilé à l’extrême droite, François De Smet, accusé de racisme, ou Djemila Benhabib (Comité Laïcité Yallah), agressée verbalement en plein parlement bruxellois par un député SP.a pour la seule raison qu’elle présentait le sort des apostats et des femmes qui tentent de résister à la pression du voile, celles dont la presse parle peu et que les égéries du frérisme balaient d’un revers de manche ?

Ou toute la Belgique journalistique est-elle sous influence de ces quelques experts et expertes qui prétendent à longueur d’interview que les Frères musulmans sont un monstre du Loch Ness, ou anodins, ou même « éthiques » ?

Peu importe au fond. Je considère pour ma part que le travail d’enquête n’a pas été mené par les médias traditionnels et qu’ils placent systématiquement un filtre bien commode sur les informations officielles qu’ils ont reçues. L’idée n’étant évidemment pas d’accabler Ihsane Haouach (il n’est pas illégal d’être fondamentaliste, islamiste ou frériste), mais de montrer que la secrétaire d’État Sarah Schlitz a commis une erreur grave en nommant à l’égalité femmes-hommes une personnalité qui peut pour le moins être suspectée d’entrisme — pas forcément des FM, mais bel et bien de leurs idées.

Et comme la Sûreté elle-même se montre très inquiète de l’entrisme des Frères musulmans et de leurs progrès, chose que la presse a omis de préciser (parlant  même de « généralités » sur les Frères musulmans), je pense qu’il est fondamental et de service public que les Belges francophones puissent se faire eux-même une idée précise du contenu de la lettre de la Sûreté.

Celle-ci a donc été dévoilée en néerlandais par De Standaard. Le document est à présent public. Je vous en présente ci-dessous ma traduction française.

Vous noterez qu’elle confirme le contenu de mes articles précédents. Quant à Ihsane Haouach, elle nie.



Monsieur le Ministre

CONCERNE : la nomination récente d’Ihsane HAOUACH

Suite à la récente nomination d’Ihsane HAOUACH en tant que commissaire du gouvernement à l’Institut pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, nous estimons devoir vous informer qu’elle est connue de nos services dans le cadre du suivi de nos obligations légales en matière d’extrémisme.

Plus précisément, elle est connue du fait de ses contacts étroits avec les Frères musulmans. Ces contacts entre les Frères musulmans et Ihsane HAOUACH peuvent cadrer dans une stratégie plus large des Frères musulmans par laquelle ils tentent de peser sur le débat public et l’élaboration de la politique [gouvernementale ou locale] en développant de bonnes relations avec des personnes influentes dans divers cercles de la société (politique, société civile, économie) au sein desquels ils s’efforcent eux-mêmes d’accéder à des positions d’influence (entrisme) et par lesquelles ils tentent de contrôler ou de rallier une large panoplie d’organisations et d’ASBL avec pour but réel d’ouvrir la voie à leur vision du monde et de la mettre en œuvre.

Nous pouvons cependant également signaler qu’Ihsane HAOUACH, pour autant que nous sachions, n’est pas membre elle-même des Frères musulmans et qu’elle n’a jamais attiré [notre] attention par des prises de positions extrémistes concrètes.

Nous pouvons également noter que les Frères musulmans ont coutume de dissimuler leurs véritables convictions et motivations et ne se révèlent généralement pas en tant que frères musulmans au monde extérieur.

Il n’est de ce fait pas à exclure qu’Ihsane HAOUACH ne soit pas elle-même (totalement) consciente qu’elle entretient des contacts étroits avec les Frères musulmans.

Nous proposons donc d’offrir un briefing de sensibilisation à la secrétaire d’État ou à sa cellule de direction [son cabinet], tout comme — éventuellement — à madame HAOUACH elle-même (voir plus bas).

Exposé

Selon des informations que nous avons obtenues, mais qui doit encore être évaluées plus avant, Ihsane HAOUACH fréquente la Ligue Islamique Interculturelle de Bruxelles (LIIB), une des principales organisations reliées en Belgique aux Frères musulmans, et elle entretient des liens d’amitié [ou est amie avec] le leader de la branche belge des Frères musulmans.

HAOUACH est également connue comme la fondatrice et la présidente du Collectif Les Cannelles (auparavant Bruxelloise et voilée), une association qui milite pour une société inclusive et diverse, et pour le droit de porter un foulard. Selon nos informations, divers autres membres des Cannelles fréquentent également la LIIB ou ont des liens avec les Frères musulmans. De cette manière, les Frères musulmans joueraient un rôle important (en coulisses) au sein de l’association et pourraient participer à influer sur sa stratégie et sa direction. Nous pouvons à cet égard ajouter que le droit de porter un foulard en toutes circonstances [tout le temps] est l’un des combats classiques des Frères musulmans.

Contexte

Les Frères musulmans sont un groupe sociopolitique d’origine égyptienne qui est considéré comme l’organisation mère de tous les mouvements extrémistes sunnites et de diverses organisations terroristes. Ils se profilent [ou se présentent] cependant aujourd’hui comme une organisation fondamentalement pacifique. Les Frères musulmans ont des ramifications planétaires et sont également présents en Belgique.

À côté des implantations purement nationales dans le monde arabe, une tendance « internationale » a également vu le jour, qui est notamment fortement représentée dans des pays ayant une minorité islamique, et qui développe sa propre dynamique.

Dans notre pays, la Ligue des musulmans de Belgique (LMB) peut être considérée comme la branche belge des Frères musulmans internationaux. La LMB et les Frères musulmans belges dépendent du reste d’une structure faîtière/réseau international, qui s’efforce jusqu’à un certain point de diriger et de coordonner les activités des branches nationales et les organisations liées aux Frères musulmans. La LMB est conçue comme une organisation faîtière nationale, bien que dans la pratique, ses activités sont principalement concentrées dans la région bruxelloise et que la section bruxelloise de la LMB, la Ligue Islamique Interculturelle de Bruxelles, en est de loin la composante la plus importante et la plus active.

En Europe et en Belgique, les Frères musulmans visent sur le long terme l’islamisation progressive de la société européenne dans toutes ses composantes. À plus court terme, leur objectif principal est la protection et la promotion de l’identité islamique et l’ancrage sociétal de l’islam, qu’ils interprètent d’une manière orthodoxe. Les Frères musulmans tentent à cet effet de se profiler comme la voix des musulmans et leur porte-parole auprès des autorités. La stratégie visant à réaliser ces objectifs est principalement basée sur le militantisme [activisme] social-politique, le lobbying et l’entrisme, animé par une « élite d’avant-garde » de militants fréristes instruits.

Les Frères musulmans européens choisissent une approche graduelle et très pragmatique, par laquelle ils s’accordent une certaine flexibilité par rapport à certains prescrits islamiques orthodoxes, adaptent leur discours à leur public, et dissimulent leurs véritables intentions et convictions. Ils cultivent une image publique de musulmans européens bien intégrés, modérés et (relativement) progressistes, mais celle-ci dissimule [‘staat echter haaks’ : est contraire à] leur discours victimaire et interne et leur message sous-jacent, qui est que les valeurs et le mode de vie occidentaux sont inconciliables avec les valeurs et les règles islamiques.

L’idéologie extrémiste du fondateur Hassan AL BANNA et de l’influent idéologue Sayyid QUTB, constitue d’ailleurs toujours le noyau de l’idéologie des Frères musulmans, avec pour objectif ultime de créer une société et un État islamique où tous les éléments constitutifs de la société et tous les aspects de la vie quotidienne sont régulés par les règles et prescrits religieux (charia). [Plus] concrètement, elle se traduit entre autres par le rejet du sécularisme et des droits égaux pour les hommes et les femmes, la croyance que l’islam est supérieur et que les lois et règles nationales doivent être adaptées aux règles religieuses et non l’inverse, la défense de théories du complot avec une nette connotation anti-occidentale et antisémite, la sympathie pour les motivations d’auteurs d’attentats terroristes — même s’ils condamnent systématiquement les attentats dans des pays occidentaux.

Le danger principal posé par les Frères musulmans à court terme est qu’ils créent un climat de ségrégation et de polarisation qui peut à son tour constituer un terreau fertile pour une radicalisation (violente) plus grande. Si les Frères musulmans parvenaient à devenir les médiateurs entre les autorités et la communauté musulmane, ils utiliseront sans aucun doute cette position pour renforcer l’identité islamique. Dès lors que les Frères musulmans sont partisans d’une interprétation et d’une application plus stricte de la religion et qu’ils sont d’avis que l’identité et les règles islamiques ont la priorité sur l’identité et les législations nationales, ceci mènera à un repli croissant de la communauté musulmane sur elle-même et sur sa religion.

Options et autres mesures

Tenant compte de la stratégie des Frères musulmans d’approcher et de tenter d’influencer des personnalités influentes — tout en dissimulant leur fondement idéologique et leurs intentions réelles — nous proposons que nos services prennent contact avec la cellule de direction [le cabinet] de madame SCHLITZ, afin de l’informer de cette problématique et de la lui détailler. Il peut également être proposé, dans une phase suivante, de contacter madame HAOUACH elle-même et de la sensibiliser également.

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2 Comments

  1. janssen
    juillet 15, 18:00 Reply
    Comme quoi, il y en a, comme Marcel Sel qui font et propose une analyse et d'autres trop souvent écrivent à la volée, payés à la ligne.
  2. […] journaux belges pendants quelques semaines, a toutefois un mérite : elle a permis de déterrer une note de la Sureté de l’Etat, très peu médiatisée côté francophone à propos de l’entrisme des Frères musulmans. Une […]

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