Crimes et châtiments de Marc Metdepenningen. Ce livre est un bonbon.

Je viens de déguster un bonbon. Il m’a pétillé dans la bouche pendant les trois jours où, à la moindre perspective d’inactivité, je me précipitai sur l’objet pour découvrir un nouveau crime et un nouveau châtiment. Il faut dire que l’auteur, Marc Metdepenningen, chroniqueur judiciaire au Soir depuis trente-cinq automnes, sait, comme nul autre, envoûter son lecteur au moyen de curieux enchantements, rédigés d’une patte élégante et recherchée, par laquelle il vous administre, en digne veuve Becker de la plume, sa digitaline à lui : un récit si époustouflant qu’il mène l’observateur littéraire à l’abandon de toute critique, ce qui est, convenez-en, une terrible forme de trépas mental.

Il faut dire aussi qu’il n’a point son pareil pour conclure ses histoires affreuses par une morale tranchante comme les deux lames de la guillotine d’Anatole Deibler, le bourreau parisien qui découpa la tête du maréchal des Logis Emiel Ferfaille, à Furnes, sous les bombes — deux lames qu’il aiguisa avec grand soin avant d’exécuter le meurtrier de la pauvre Rachel Ryckewaert, enceinte de ses œuvres, qu’il avait occise pour ne pas l’épouser. 

Morale encore, mais nécessaire, lorsque Metdepenningen nous fait valoir que si Louise Hap fut violée et tuée par le valet Frédéric Decoster, c’est aussi parce que ses frères l’avaient abandonnée « par souci de jouir sans contrainte de leurs ébats liquoreux, à ce valet de ferme qu’ils savaient alcoolique, violent et libidineux ». Où le chroniqueur compense d’une tirade l’impuissance intrinsèque de la justice à aller au bout d’elle-même, par l’impossibilité de confondre les « complices par indulgence » : ceux qui, sans se mouiller, par insouciance ou par mépris, contribuent à mener un ami, une sœur, une cible, au trépas.

Si le style en dentelle déroute de prime abord (aidé en cela par les quelques coquilles qui devraient rappeler aux éditeurs qu’un ouvrage de telle qualité mérite un correcteur idoine, godverdomme !), on en vient promptement à savourer les produits de l’alambic phraséal dans lequel la cervelle impertinente du bouilleur d’écriture concocte ses récits. Entre deux précisions cliniques d’une effroyable cocasserie (« elle est entravée à l’aide de liens servant habituellement à emballer des poireaux »), le malandrin se permet de nous arracher sans prévenir un rire libérateur. Ainsi, lorsqu’on se demande pourquoi diable un sergent condamné à Furnes doit être envoyé ad patres par un guillotineur parisien, il nous apprend que « Pierre Nieuwland, le bourreau officiel de la Belgique, qui n’a jamais exécuté personne, est retenu à Bruxelles ». Et pour cause, la capitale était occupée par le boche ! De l’utilité de certaines fonctions publiques…

Ce fourmillement de détails caustiques éclate délicatement sous la dent avide de faits, comme autant de petits grains de caviar. Comme cette affriolante sélection d’extraits de dossiers, plaidoiries et articles de presse, qui ravive le nostalgique souvenir de la langue d’antan — digne d’un Conan Doyle, quand un commissaire écrit : « Il n’existe pas entre le lit et le mur une ruelle suffisamment large pour permettre à un corps de pendre dans le vide ». Elle raffermit notre conviction que l’âme humaine ne change aucunement de nature, mais seulement de culture. Ce faste littéraire nous permet d’admirer les mots choisis pour défendre, qui la peine de mort, qui son interdiction définitive, de nous épater des termes violentissimes des batailles encrières entre catholiques et libéraux, ou encore, de déguster l’art magistratal de critiquer le journalisme de l’époque, comme en usa l’avocat général Auguste Van Maldeghem en fustigeant, dans l’affaire Vandersmissen, « les clameurs furieuses qu’une partie de la presse, sans mesure et sans charité, avait poussées à l’occasion des infortunes et des hontes de la vie privée [de l’accusé]. »

Nul besoin d’ajouter, j’imagine, que ce billet vous encourage vivement à découvrir derechef ces vingt-cinq épisodes éclairants de notre histoire judiciaire où « l’auteur salarié » Metdepenningen nous invite à côtoyer une foule de protagonistes (victimes, coupables, forbans, témoins lâches ou courageux, commissaires et gens de robe au verbe sautillant) jusqu’à les aimer parfois, quand il ne nous plonge pas dans les décors de jadis, allant des logis coquets de la bourgeoise trépassée aux bouges interlopes, passant des salons truffés d’accortes courtisanes aux estaminets ivres des complots murmurés à une table enfumée par des matelots bientôt assassins. Non sans ramener l’exercice au statut contemporain du chroniqueur judiciaire.

Et donc, cannibale lecteur, levez-vous ! Je vous condamne à tressaillir de bonheur en découvrant ce bel ouvrage, sur une plage, au soleil.

Marc Metdepenningen, Crimes et Châtiments dans l’histoire judiciaire belge, aux éditions Racine.

Déclaration d’intérêt : Marc Metdepenningen est aussi un très bon poteau. Il ne lui fut donc rien pardonné dans la présente chronique !

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